samedi 27 novembre 2010

Lac Beauchamp : suite

Affleurement de la discordance : quelques références 


(Complément à un récent post)

Les allusions à l'«affleurement de la discordance» Protérozoïque/Paléozoïque du lac Beauchamp dans les textes consacrés à la géologie outaouaise sont très éparses et désespérément... allusives. Il a fallu patienter jusqu'en 2003 pour obtenir la description d'une certaine conséquence que nous devons au défunt CIGG*. J'en ai reproduit des passages dans un récent post (utiliser le lien donné au début du texte et rendez-vous à la section «Propos empruntés»).

* Noms en gras : voir «Références» à la fin du post.

La géologie du secteur a été cartographiée par M.E. Wilson (1920). La démarcation Protérozoïque (ou Précambrien)/Paléozoïque apparaît sur sa carte, mais il s'agit probablement d'une ligne extrapolée à partir d'affleurements isolés.

Les cartes nouvelles publiées après celle de Wilson n'en sont que des adaptations et elle reste le document original le plus récent disponible pour la compréhension de la géologie (roches en place) des environs du lac Beauchamp (détail de la carte : voir le lien donné en début de post).

Durant les années 1930 et 40, le site a été le siège d'une carrière de silice pour ensuite accueillir, jusqu'à une date avancée des années 1960, un dépotoir municipal. Ces vocations ont sans doute influencé l'allure de l'endroit et son accessibilité... Ceci explique que A.E.Wilson assurait (1946) que la discordance Précambrien/grès de Nepean (Paléozoïque) n'était observable nulle part dans la région, à la presque exception de ces affleurements du canton de March (Kanata, Ottawa), où grès de Nepean (Paléozoïque) et Précambrien percaient le sol meuble à quelques pieds l'un de l'autre, sans que leur contact soit véritablement visible. Cette configuration subsiste encore de nous jours (voir ce post).


Tiré de : Sanford, B.V. et Arnott, R.W.C., 2010, p.61.
Comparez la photo en a) avec celle que j'ai prise en novembre 2010.


Baird (1968), dans son guide de la géologie régionale, s'attarde brièvement à décrire le site du lac Beauchamp :
«Nepean sandstone in fairly massive form occurs in the ridge* with quarries of various sizes and ages scattered along it. Just beyond the edge of the Nepean ridge, Precambrian rocks outcrop, and the ridge boundary is the northern boundary of the Paleozoic rock plains to the south.» (P.144-145)
* Le tracé de cette crête qui borde la rive sud-est du lac est visible sur la carte en fin de post.

Hogarth (1962) est le premier, à ma connaissance, à avoir accordé un peu d'attention à l'«affleurement de la discordance» («unconformity») :
«Small exposures of unconformities can be seen at the west side of Wabassi or Beauchamp Lake (Nepean Sandstone - Precambrian granite) and along an abandoned railway west of Ste. Rose de Lima (Nepean Sandstone - Precambrian quartzite).» (P. 41 et 43)
Après cette sèche recension, Hogarth consacre un long développement à une autre «discordance», sise à moins de 20 km à l'est du lac Beauchamp, à Masson (maintenant Gatineau, secteur Masson-Angers), entre des roches du Précambrien, principalement du marbre (avec gneiss, schiste, quartzite et pegmatite), et un grès de Nepean (Paléozoïque). Le grès, qui surmonte un conglomérat truffé de galets de quartzite bien arrondis, est lui-même recouvert par un calcaire ordovicien et survient à différents niveaux, en couches horizontales, comme s'il s'était déposé sur une surface érodée. Le point le plus intéressant est que des inclusions de quartzite de nature semblable à celle des galets du conglomérat, mais plus volumineuses tout en y étant plus parcimonieusement distribuées, sont incluses dans le marbre. Le quartzite étant une roche très répandue dans les formations du Précambrien, l'origine exacte des galets du conglomérat est impossible à retracer. Reste que les inclusions du marbre incitent à rêver (c'est là ma conclusion que le texte ne propose pas explicitement).

Ce conglomérat et ces galets évoquent très fortement la discordance du lac Beauchamp.

Je n'ai pu arriver à localiser les affleurements de Ste-Rose-de-Lima à partir des indication très succinctes de Hogarth, non plus que je serais parvenu à découvrir à quel «abandoned railway» cet auteur faisait allusion. La discordance de Masson-Angers, sur les rives de la Blanche, au S du pont de chemin de fer, est sans doute d'accès restreint (variation du niveau de la rivière en aval de barrages) et je ne l'ai jamais visitée.

Sanford et Arnott (2010, p. 60-61) donnent une descriptions courte mais fouillée du site (voir photos plus haut). Le grès du lac Beauchamp («high-energy subaqueous dunes»), de teinte blanche, s’altère en gris foncé ou en brun-roux sombre. La partie inférieure, à grain moyen, contient de nombreux galets de quartzite. Les stratifications entrecroisées indiquent un transport des sédiments vers le SE. Un mouvement vers le NW, mineur, est aussi discernable.

Les stylolites (voir un exemple local à la dernière photo de ce post) sont fréquents, en particulier le long des plans de stratification. Leur formation aurait été favorisée par la présence de biofilms, lesquels, en outre, auraient concentré les éléments et les substances insolubles dans l'eau. Des traces de fossiles abondent : Diplocraterion, Skolithos et Rosselia.

Toutes ces caractéristiques sont des indices d’une déposition dans un milieu marin de haute énergie remué par le va et vient des marées. Des rib-and-furrow structures (il ne semble pas y avoir d'équivalent français), laissées par la migration de dunes sous-marines sont encore apparentes à la surface du grès (figure 66-b).



Lac Beauchamp : cartographie des dépôts meubles
Détail de : Richard, S.H. (1982)
Légende (adaptée)
QUATERNAIRE
Dépôts postérieurs à la mer de Champlain
- Dépôts organiques
7 : humus et tourbe (régions marécageuses)
- Dépôts alluviaux
6a : sable silteux, silt, sable et argile
6b : sable moyen, lité, pafois silteux
Sédiments de la mer de Champlain
- Sédiments marins d'eau profonde
3a : argile et silt
PALÉOZOÏQUE (plate-forme du Saint-Laurent)
R (rose) : grès et calcaire
PROTÉROZOÏQUE ou PRÉCAMBRIEN (Bouclier canadien, province de Grenville)
R (rosé) : roches métamorphiques et magmatiques
Astérisque blanc : «affleurement de la discordance»
Flèches bleues : chenaux de l'Outaouais abandonnés (sens du courant)
Ligne dentelée : escarpement dans la roche en place
Ligne hérissée : talus de terrasse et rebords de versant raides dans les dépôts meubles
Marteaux entrecroisés : carrière (roche)
Pelles entrecroisées : sablière ou gravière



RÉFÉRENCES
Baird D.M., Guide to the Geology and Scenery of the National Capital Area, Commission géologique du Canada, rapports divers no 15, 1968, 188 p.
Centre d'Interprétation de la géologie du Grenville (CIGG), Plan de développement intégré : sites et circuits du patrimoine naturel de la région de l'Outaouais, 2003, 188 p.
Hogarth D.D., «A Guide to the Geology of the Gatineau-Lièvre district», in : The Canadian Field-Naturalist, vol. 76, no 1, p. 1-55, janv.-mars 1962. Des tirés à part ont été imprimés.
Richard, S.H., Surficial geology, Ottawa, Ontario-Québec / Geologie de surface, Ottawa, Ontario-Québec, Commission géologique du Canada, carte série «A», 1506A, 1982, 1 feuille (1/50 000)
Sanford, B.V. et Arnott, R.W.C., Stratigraphic and structural framework of the Potsdam Group in eastern Ontario, western Quebec, and northern New York State, Commission géologique du Canada, Bulletin 597, 2010, 83 p. (+ cartes)
Wilson A.E., Geology of the Ottawa-St. Lawrence Lowland, Ontario and Quebec, Commission géologique du Canada (CGC), Mémoires 241, 1946, 66 pages (+ cartes).
Wilson, M.E., Geology of Buckingham, Hull and Labelle Counties, Quebec, Commission géologique du Canada, carte 1691 (1/63 360), 1920.

Ne jetez pas la pierre au géologue

La compréhension de ce billet peut être facilitée par la lecture de celui-ci, consacré au site du lac Beauchamp, à Gatineau (Québec).

Photo 2831. Séparés par quelques mètres de mort-terrain, un grès de Nepean (Paléozoïque, 540 million d'années) et des gneiss (Protérozoïque, un milliard d'années), avenue Kanata, à Ottawa. La même combinaison qu'au lac Beauchamp, excepté que le contact entre les deux roches, l'une deux fois plus âgées que l'autre, n'est pas visible. J'ai voulu explorer la colline boisée (Kanata Town Centre Core Park) à la recherche d'un affleurement montrant le grès reposer en discordance sur le gneiss (27 novembre 2010).

Photo 2835. Gneiss affleurant au NW du grès, avenue Kanata (Ottawa, 27 novembre 2010).

LOCALISATION
SNRC 31G/05
Kanata Town Centre Core Park, avenue Kanata, Ottawa, angle Earl Grey Dr. (côté N de l'avenue, à l'W de l'intersection).

EN BREF
Sédiments du Paléozoïque de la plate-forme du Saint-Laurent (grès de Nepean, Cambro-ordovicien), près de gneiss du Bouclier canadien (province de Grenville, Protérozoïque). Le contact (discordance d'érosion) du grès sur les gneiss n'est cependant pas visible.

Déconvenue
Petit complément à mon billet sur la «discordance du lac Beauchamp», à Gatineau.

Après tout, j'avais quelques chances de succès dans mon entreprise (voir la légende de la photo 2831). L'affleurement de grès est récent, quelques années, tout au plus*, et le secteur est en plein développement immobilier. S'il y avait d'autres affleurements neufs qui ne demandaient qu'à être interprétés ?

* Le gneiss est en effet très altéré en surface ; le grès, plus frais, a sans doute été mis au jour récemment lors du tracé de l'avenue Kanata (j'ignore la date exacte).

Photo 2849. Le grès de Nepean d'un autre angle. Le grès, au pied de la colline, près de son contact avec le gneiss, se conforme à l'attitude de la pente ; quelques m plus loin, les couches deviennent horizontales. Même la grille des égouts suit la déclivité générale... (Avenue Kanata, Ottawa, 27 novembre 2010)

Peine perdue. J'y suis accouru, j'ai vu et je fus déconvenu. (Je sais, ça ne se dit pas, mais ça s'écrit.) Toutes les roches au dessus et de part et d'autre du grès «neuf» sont des gneiss incontestables. Au S, de l'autre côté de l'avenue Kanata, se trouve il est vrai d'autres affleurements de grès «neuf», en bordure d'un centre d'achats, mais de contact Protérozoïque/Paléozoïque, point du tout.

Photo 2851. Gneiss sous la neige, au dessus du grès, Kanata Town Centre Core Park (Ottawa, 27 novembre 2010).

Où je voulais en venir :
Tout ceci renforce le caractère exceptionnel du site du lac Beauchamp, à Gatineau, le seul où, dans la région, est exposé le contact Protérozoïque/Paléozoïque (Bouclier canadien/plate-forme du Saint-Laurent).

Photo 2866. Le boisé au dessus du grès, avenue Kanata, Ottawa. La clôture suit peut-être le contact Protérozoïque/Paléozoïque... (27 novembre 2010)

Remarque lapidaire
Tous ces grès «neufs» vont nous obliger à retoucher la carte géologique de l'endroit qui, dans le secteur immédiat, place la limite Protérozoïque/Paléozoïque environ 150 m plus au S. Ne jetez pas la pierre au malheureux géologue qui l'a dressée : elle date de 1962 et le résultat d'un tel travail dépend des affleurements disponibles au moment où on l'entreprend. Correction, 30 nov. 2010. La superposition de la carte géologique de 1962 avec la carte routière actuelle m'avait amené à rédiger le passage rayé. Mais la consultation d'autres cartes géologiques datant de 1900 à 1940 m'oblige à plus de réserve, sinon à une piteuse rétractation. Il semble bien qu'à protéger des pierres le «malheureux géologue» de 1962, je me sois exposé à essuyer quelques tirs... En fait, M. Kirwan, le géologue en question, a correctement tracé la limite Protérozoïque/Paléozoïque. Mais le réseau routier moderne de Kanata a complètement oblitéré la structure originelle de l'endroit qui remonte au XIXe s. Les sinueuses rues de la banlieue des années 2000 n'ont aucun rapport avec le quadrillage régulier des chemins de rangs de son bucolique avatar de 1850 ou même de 1962. Il est très difficile de localiser à 100 m près un point du secteur en passant d'une carte ancienne (de ce point de vue, la carte de 1962 est d'un âge vénérable) à une carte moderne, et vice versa. Ce qui ne m'excuse pas pour autant d'avoir versé ainsi dans le vice de la précipitation.


(BRÈVE) BIBLIOGRAPHIE
Kirwan J.L., 1962 — «Geology of part of the township of March, Huntley and Nepean, Carleton county, Ontario», Canadian Field Naturalist, vol. 76, p. 108-115.

Affleurements sous la neige, Kanata Town Centre Core Park. La neige, outre ses incontestables bons côtés, possède au moins deux défauts qui ne sont pas sans conséquences. Elle s'accumule, alors que l'eau, plus timorée, ne demande qu'à fuir, et elle est opaque. Pire que la visite de la célèbre chanson, elle réussit à la fois l'exploit de rester et de revenir (Ottawa, 27 novembre 2010).

samedi 20 novembre 2010

Hors-sujet bien de saison

Ça ne plaira pas à tout le monde : première mince couche de glace (selon mes archives) à la surface d'une étendue d'eau. Parc du lac Beauchamp, à Gatineau. (20 novembre 2010)


Discordance et glaces à Gatineau

Nouvelle version (15 janvier 2011) retouchée et augmentée.



Affleurement-clé de l’histoire géologique de l’Outaouais, et même au-delà, bouton qui résume un milliard d'années en quelques mètres cubes de roc, au parc du lac Beauchamp, à Gatineau (Québec). Près de 500 millions d’années séparent les roches de part et d’autre de la «ligne de discordance» qui tranche la formation. Nous admettons cependant sans peine que le spectacle ne présente rien d'exceptionnel à un œil non averti...
(Photo novembre 2010)


LOCALISATION
SNRC 31G/05
Parc du lac Beauchamp, Gatineau (Québec), 741, boul. Maloney Est (route 148).
Lien extérieur : site officiel du parc du Lac-Beauchamp.



* Astérisque rouge : «affleurement de la discordance».
Cliquez sur l'image pour l'agrandir. 
Carte modifiée de : CIGG, Centre d'Interprétation de la géologie du Grenville, Plan de développement intégré : sites et circuits du patrimoine naturel de la région de l'Outaouais, 2003, p. 95, fig. 6.3.


RÉSUMÉ
Le site du lac Beauchamp est sans rival, du point de vue géologique, dans tout le sud-ouest du Québec. On peut y observer le contact, ou la discordance, entre le socle continental, vieux d'un milliard d'années, et les «jeunes» sédiments qui ont commencé à le recouvrir il y a plus de 500 millions d'années. Une paroi rocheuse, à l'ouest du lac, offre une vue en coupe de la surface de notre continent, telle qu'elle était à cette époque, avec les cailloux qui la jonchaient.

Des traces du passage des glaciers, lesquels ont quitté le sud de l'Outaouais il y a 12 000 ans, sont présentes dans tout le secteur.


PARTIE 1 : DISCORDANCE
Ruminations géologiques
Le territoire de l'Outaouais est partagé entre deux entités géologiques distinctes, le Bouclier canadien, plus précisément sa frange sud-est que les géologues ont baptisée «province de Grenville», vieille d'un milliard d'années, et la plate-forme du Saint-Laurent, couche de roches sédimentaires plus jeunes (515-445 millions d'années), déposée au fond d'une mer qui a empiété peu à peu sur le continent.

Dans la région, les sédiments de la plate-forme du Saint-Laurent, principalement des grès surmontés de calcaires, affleurent dans la vallée de la rivière des Outaouais. Ils reposent directement sur les racines de la chaine de montagnes de Grenville qui, entre son apogée, il y a un milliard d'années, et l'amorce du dépôt des sédiments amenés par l'invasion marine, 500 millions d'années plus tard, avait été demantelée par l'érosion. Celle-ci avait disposé d'un intervalle de temps amplement suffisant pour niveler les reliefs et abraser le continent, le réduisant à l'état de pénéplaine.

C'est ainsi qu'il nous est possible de fouler aujourd'hui, au nord de la rivière des Outaouais, des roches formées dans les profondeurs de l'écorce terrestre, recristallisées sous hautes pressions (roches métamorphiques ; gneiss, quartzite, marbre) ou provenant de magmas refroidis (roches magmatiques ; granite, syénite, gabbro).

Le contraste entre la plate-forme et le Bouclier est donc structural (couche sédimentaire en discontinuité – les géologues disent «en discordance» – avec le socle décapé qu'elle recouvre) et génétique (sédiments accumulés au fond d'une mer peu profonde et roches recristallisées à l'intérieur de la coûte terrestre).

La couche sédimentaire qui a recouvert tout le Bouclier n'a pu éviter, son heure venue, d'être elle aussi la proie de l'érosion. En fait, sa destruction, non encore achevée – la plate-forme du Saint-Laurent n'en est qu'un reliquat –, a exhumé le Bouclier pour amener de nouveau l'antique surface de la pénéplaine à l'air libre. Retour à la case départ ! Nos gentilles vaches ignorent à quel point le proverbial plancher qui les supporte, elles et leurs ruminations, peut être ancien...


Affleurement de la discordance
La «chose» n'offre pas grand chose de spectaculaire aux promeneurs : un pan de roches rouillées ou altérées, certaines plus ou moins désagrégées, sur le bord d’un chemin. Rien d'imposant ou d'extraordinaire : une muraille de moins de 100 m carrés qu’une ligne vaguement oblique parcourt.

Voici pourtant l’affleurement-clé de la région, celui qui résume à lui seul un milliard d’années de l’histoire de notre morceau de continent.



La fameuse discordance (C) : elle coupe l'affleurement en deux. Dessous (A), se trouve des roches vieilles d'un milliard d'années ; au dessus (B), de 500 millions d'années. Tout au sommet, à la surface actuelle (D), surface affichant un poli glaciaire (voir plus bas la «Partie 2» pour des exemples plus évidents). Un milliard d’années d'histoire géologique en un seul regard !
Légende
A) Roches métamorphiques et magmatiques vieilles d’un milliard d’année (Bouclier canadien, province de Grenville : gneiss et granite, etc.) Ces roches se poursuivent, débarassées de leur couverture sédimentaire (B), immédiatement au nord du site pour former les collines de la Gatineau avant de se joindre, plus loin encore, au reste du Bouclier canadien ;
B) Sédiments consolidés âgés de 500 millions d’années (grès, formation de Nepean, associé à un conglomérat de galets de quartzite à la base) ;
C) Discordance d’érosion : une couche de roche d'une épaisseur de plus de 20 km à été enlevée par érosion aux roches en A avant le dépôt des sédiments en B ;
D) Surface du grès, aplanie et polie par le passage des glaciers, lors de la dernière glaciation (80 000 - 12 000 ans). Le phénomène n’est pas très évident sur cette photo : voyez plutôt la seconde partie de ce post.
(Voir la légende de la carte géologique plus bas pour quelques autres précisions.)


Escales
Masqué qu'il est sous les dépôts très récents (ces deux mots prennent tout leur sens dans le contexte) laissés par les glaciers en retraite et les événements subséquents (environ 12 000 - 10 000 ans dans la région), le contact entre le Bouclier et sa couverture sédimentaire résiduelle est la plupart du temps invisible.

D'où l'importance de préserver le «bouton rocheux» du lac Beauchamp, seul endroit du sud-ouest du Québec à rendre accessible en une seule coupe verticale, roches et discontinuités incluses, toutes les escales d'un voyage à travers l'histoire de notre continent.

(Admirons en passant le hasard qui place cette discordance au milieu du milliard d'années que représente l'affleurement qu'elle coupe, lui aussi, par le milieu.)


Carte géologique du secteur du lac Beauchamp (détail ; Wilson, 1920)

Légende toponymique (en italique, noms actuels)
Wabassi Lake : lac Beauchamp
Scarf Road : boul. Labrosse
Au S du lac Beauchamp : boul. Maloney Est rue Notre-Dame
À l'E du lac Beauchamp : boul. Lorrain

Astérisque blanc : position approximative de l'«affleurement de la discordance». Des changements dans la forme du lac après la publication de la carte compliquent la localisation exacte de l'affleurement.

Légende géologique (adaptée)
QUATERNAIRE
10 000 ans ; jaune très pâle (se confondant avec le fond jauni du papier) : argile, sable et graviers de la mer de Champlain. On constate à quel point le manteau d'argile laissé par la mer de Champlain oblitère la géologie dans la vallée de l'Outaouais ;
12 000 ans ; jaune vif : argile à blocaux, blocs, gravier et sable (till glaciaire).
PALÉOZOÏQUE (Cambrien moyen - Ordovicien inférieur)
515 000 000 - 480 000 000 d'années ; brun et vert foncé : grès et calcaire ;
PROTÉROZOÏQUE
1 000 000 000 et plus ; Bouclier canadien (province de Grenville) : bleu pâle : paragneiss à grenat, quarzite ; vert pâle : syénite, gabbro, etc., à pyroxène ; bleu foncé : marbre ; rose : granite, pegmatite.

Détail modifié de : Wilson, M. E., 1920, Geology of Buckingham, Hull and Labelle Counties, Quebec, Commission géologique du Canada, carte 1691. (Il s'agit de la carte géologique du secteur la plus récente qui existe. Les autres publiées depuis n'en sont que des adaptations.)



Détail de la discordance. L'altération des roches (météorisation*) complique l'interprétation de l’affleurement. En haut, le grès, truffé de galets de quartzite arrondis (conglomérat) ; l’un d’eux est pointé par la flèche. Il est fascinant de penser que nous voyons, emprisonnés dans une matrice de sable consolidé, des cailloux qui jonchaient une plage ou un plancher marin peu profond il y a 500 millions d’années. (Photo nov. 2010)
* Voir «Propos empruntés», plus bas.




Deux autres vues rapprochées de la discordance. J'ignore si la roche friable de couleur orangée (limonite*) et bleue contenant des galets de quartzite est un paléosol qui existait à l’époque de la sédimentation du conglomérat et du grès ou si elle est le résultat d’une altération postérieure de la roche précambrienne (voir «Propos empruntés», plus bas). (Photos juillet 2007)
Ajout, 22 oct. 2011. – La première hypothèse est la bonne, il s'agit bien d'un paléosol résultant de l'altération du socle continental. Voir ce billet (et sa mise à jour de juin 2018).
* Voir «Propos empruntés», plus bas.


PROPOS EMPRUNTÉS
Le texte qui suit est extrait de : CIGG, Centre d'Interprétation de la géologie du Grenville, Plan de développement intégré : sites et circuits du patrimoine naturel de la région de l'Outaouais, 2003, pages 96-97. Il représente une excellente synthèse de la géologie du site.

«Le Bouclier canadien est ici représenté par un paragneiss* très bien folié, mais ayant subi une météorisation. Cette météorisation a transformé les minéraux originaux, comme les feldspaths, en limonite donnant ainsi cette couleur brun terreux à la roche.


Deux types de roches sédimentaires sont présents. Premièrement, un conglomérat basal d’une dizaine de centimètres d’épaisseur qui se retrouve au dessus du gneiss. Le conglomérat est composé d’un amalgame de fragments arrondis de roches du bouclier précambrien. Deuxièmement, tout de suite au-dessus de ce conglomérat se retrouve le grès quartzeux de la Formation de Nepean d’une épaisseur de cinq mètres. Un grès est une roche sédimentaire composée de grains arrondis de la taille de grains de sable. Les grains de sable sont composés de quartz et sont cimentés ensemble par du quartz, ce qui en fait une roche très dure. Des structures sédimentaires sont visibles dans le grès et informent sur le milieu de déposition de ces sables quartzeux. La présence de laminations entrecroisées, typiques de dunes de sable et la présence de terriers fossiles de Diplocraterion et de Skolithos suggèrent que ces sables se sont mis en place dans un milieu profond près d’une plage**.»

* D'autres sources parlent de granite. Le terme granite gneissique (dont la structure a été déformée par le pression à l'intérieur de la croûte terrestre) serait sans doute plus juste.
** D'autres sources interprètent «près d'une plage» comme signifiant «en eaux peu profondes» agitées par le va et vient des marées.




Deux photos du grès conglomératique. Haut : le contraste entre la matrice de sable consolidé (grès) et le galet de quartzite, anguleux, est marqué par la différence dans l'intensité de l'altération des surfaces. Bas : galets plus émoussés. Sable et galets de quartzite proviennent de l'érosion du socle continental (Bouclier canadien) sur lequel ils se sont déposés, il y a 500 millions d'années. (Photos nov. 2010)


PARTIE 2 : PASSAGE DES GLACES
Avec les glaciations du Quaternaire, nous quittons le passé éloigné, les centaines de millions et les milliards d'années, pour traiter d'événements «tout récents». De nombreuses traces de la dernière glaciation, dite du Wisconsinien (80 000 - 12 000 ans), subsistent tout autour du lac Beauchamp.



Broutures concaves dans le grès au sud-est de l'«affleurement de la discordance». On distingue, grâce à la petite branche (photo du bas), le plan incliné dû au départ d'un éclat de roche du côté concave du croissant (côté en amont du déplacement du glacier, de la gauche vers la droite, soit du NW vers le SE). Voir le schéma explicatif, plus bas. (Photos nov. 2010)




Trains de fractures de broutage dans le grès au sud-est de l'«affleurement de la discordance». Les croissants pointent cette fois leur face convexe en direction de l'amont, selon le sens de l'écoulement du glacier (du NW vers le SE). (Photo nov. 2010)



Schéma : broutures concaves et fractures de broutage
Adapté par mes soins d'un document (pdf) anonyme (J. Vaillancourt ?), en nov. 2009.

Lorsque un bloc emprisonné à la base d'un glacier progresse par à-coups, la succession des épisodes de pression et de relâchement sur le socle rocheux se traduit par la formation d'un chapelet de marques en forme de croissant, fractures de broutage ou broutures concaves, selon le degré d'énergie dissipée. La fracture de broutage est une simple fracture, sans éclats enlevés.
Sous une pression plus élevée, il se forme des broutures concaves ; une première fracture est créée à l'arrière de la future brouture ; une seconde cassure vers l'aval vient croiser la première, amenant le détachement d'une esquille en forme de croissant de lune.
Brouture ou broutage, la structure plonge toujours dans la direction du mouvement de la glace. Les pointes d’une brouture indiquent l’amont alors que celles d’une fracture de broutage visent l’aval. Ces marques se retrouvent le plus souvent en chapelet, ou en train.



Stries glaciaires dans le grès. La flèche noire indique le nord tandis que la flèche blanche donne la direction du mouvement de la glace, vers le SE. Il est fréquent qu'un second système de stries se superpose à un plus ancien, enregistrant ainsi un changement dans la direction de l'écoulement du glacier. (Photo nov. 2010)



L'un des nombreux blocs erratiques, morceaux de gneiss ou de granite entraînés par le glacier et abandonnés lors de son retrait, qui parsèment les bois entourant le lac Beauchamp. (Photo nov. 2010)


PARTIE 3 : CONCLUSION
Qui entreprendrait une expédition vers le nord en partant de la rivière des Outaouais verrait le pays rajeunir tout autour de lui au fur et à mesure de sa progression.

D'abord, s'il négligeait les très récents dépôts meubles que nous devons passage des glaciers et au bref épisode de la mer de Champlain, poussières à l'échelle des temps géologiques (80 000 - 10 000 ans), il foulerait d'emblée les roches sédimentaires de la plate-forme du Saint-Laurent (dates régionales : 445 - 515 millions d'années) pour aborder ensuite la pénéplaine du Bouclier canadien (plus de 500 millions d'années), foulant, par la même occasion, des roches métamorphiques transformées dans les profondeurs de l'écorce terrestre (un milliard d'années).

Pour les amateurs de solutions ramassées, reste la possibilité de parcourir, au lac Beauchamp, ces étapes en une seule escale. L'affleurement de la discordance mettra au moins ce genre de personnes d'accord...

dimanche 14 novembre 2010

Double annonce

Broutures concaves dans le grès de Nepean (Cambro-Ordovicien), au parc du lac Beauchamp, à Gatineau, QC. (13 nov. 2010)

Bref mais non moins double message, riche d'un incontestable arrière-goût (puisqu'il vous invite à aller prendre connaissance de la mise à jour d'un vieux billet*) assorti d'un avant-goût prometteur (puisqu'il sert à annoncer mon intention de revenir, sinon sur tel ou tel sujet, du moins à un certain endroit, soit le parc du lac Beauchamp, à Gatineau).

* Voyez «Ajout» à la fin de cet ancien billet.

dimanche 7 novembre 2010

Hors-sujet hors saison

L'été est fini. Je m'en rends compte à des détails infimes.


Par exemple, à la plage, il n'y a plus que des traces laissées par des pieds chaussés.

Signe encore plus révélateur (mais faut avoir le sens de l'observation très développé pour qu'il n'échappe pas à l'attention), en suivant les traces de pas, on remarque que la plupart des trajets se font dans une direction parallèle à la rive : plus personne ne court se jeter à l'eau ou ne revient d'une trempette pour s'étendre sur la sable...

– Je crois bien que l'été est fini...
– Comment le savez-vous, mon cher Holmes ?
– Élémentaire, mon cher Watson.

Photos : plage du parc Moussette, à Gatineau, le 7 novembre 2010.

P.S. Je voulais simplement aller jeter un coup d' œil aux stromatolites de la rivière des Outaouais. Vu le niveau de l'eau, j'ai pensé qu'ils étaient immergés et j'ai préféré continuer ma promenade dans un autre secteur de la rivière. Ce billet avait donc quand même, au départ, une intention géologique.

Chiche : du gaz de schiste (2)


La télé de Radio-Canada (Gatineau-Ottawa) devrait présenter le 8 novembre un reportage sur les gaz de schistes dans la région d'Ottawa.

Voir le Téléjournal Ottawa-Gatineau, animé par Michel Picard, entre 18 h et 19 h.

Mais, auparavant, vous pouvez jeter un coup d'œil à mon billet consacré au même sujet (lien).

AJOUT (8 novembre 2010)

Le reportage a été diffusé (au début du téléjournal). Au programme (résumé personnel) : une «eau gazeuse» qui s'enflamme, à Vars ; l'exploitation de gisements de gaz de schistes pourrait débuter d'ici 5 ans dans la région de Sarnia ; la Commission géologique de l'Ontario publiera un rapport sur le potentiel du sous-sol de la province dans trois ans ; les environnementalistes du Conseil canadien demandent un moratoire national.

Trois ans, c'est long ! On peut se demander où en sera la controverse sur la question dans trois ans au Québec. L'Ontario bénéficiera de l'expérience (bonne ou mauvaise) de sa voisine...

Un bon reportage, hélas trop court. De quoi éveiller la curiosité (ou l'inquiétude).

Une seule petite critique : on parle de roches ou formations schisteuses, et non «schistiques».

Carte © Téléjournal Ottawa-Gatineau (capture d'écran). La zone rouge à l'est d'Ottawa correspond à peu près au «Main down-dropped block» que j'évoquais dans mon billet du 9 sept. 2010.

Anniversaire

L'esquisse...
Croquis réalisé in situ pour l'interprétation d'une photo (voir ce billet). (Croquis 22 mai 2000 ; comme je fais allusion à de vieilles choses plus bas...)



Ce blogue a un an aujourd'hui.

J'ai pourtant le sentiment de le traîner depuis très longtemps. Peut-être parce que je plonge souvent la main dans mes archives pour l'alimenter (voir croquis et photo).

Et puis, peut-on s'intéresser au Précambrien et ressentir une continuelle impression d'immédiateté ?

Plus sérieusement, voici quelques lignes dans le genre bilan, puisqu'un anniversaire est sensé nous inviter à ce genre d'exercice :

1) Le projet que j'avais au début de couvrir tous les aspects de la géologie de l'Outaouais a très vite dévié. Il faudrait, pour arriver à un résultat raisonnablement exhaustif, beaucoup de temps et une volonté pédagogique qui m'échappe. (C'est bien malgré moi que j'adopte souvent un ton professoral qui m'irrite autant à la rédaction qu'il me consterne à la relecture. Les passages du genre «le calcaire est une roche formée...» ou «la dernière glaciation, qui s'est achevée il y a...» m'exaspèrent. Il n'y en aura plus, ou de moins en moins.) Après quelques billets, je me suis cantonné aux choses qui m'intriguent, m'amusent ou me dépassent. Dans ce dernier cas, un billet est un toujours un appel à l’aide déguisé : «Quelqu’un aurait-il l'amabilité de me dire si j’explique bien ce phénomène ?» Jusqu’ici, aucune réponse n’est venue, mais voir à ce sujet le troisième point de ce bilan. Bref, s'il faut absolument que j'entretienne un blogue (comme si ça manquait sur terre !), je ne vais pas me casser la tête à en tenir un qui m'embête ;

2) En conclusion, ce blogue n'est pas un traité de géologie, outaouaise ou non. Il est devenu, par la force des choses, mon carnet de notes personnelles : pas du tout exhaustif dans ses ambitions, et très subjectif, autant dans le choix des sujets traités que dans la façon de les aborder ;

3) De façon générale, un blogue est un moyen de communication incomparable qui finit paradoxalement par entretenir chez son auteur un solide sentiment de solitude. La première personne qui a prêché dans le désert était l'ancêtre de tout les blogueurs. Ce fondateur méritait-il meilleure audience ? Vaste question... ;

4) Finalement, et ceci explique peut-être cela, tenir un blogue empêche d'explorer ceux des autres : chaque blogueur est un lecteur potentiel de moins... Je ne peux suivre assidûment qu'un petit nombre de blogues. Au prix de nombreuses lectures en diagonale, hélas.

À la prochaine !...

... et la réalité
(Photo 22 mai 2000)

jeudi 4 novembre 2010

Retour à Low

Lac Sainte-Marie, vu depuis le barrage Paugan, à Low (QC). L'intérêt géologique de la photo est nul : rendez-vous plutôt au billet dont le lien est donné plus bas. Les reflets du ciel sur à la surface de l'eau donne (faussement) l'impression que le lac-réservoir est peu profond. (Juillet 2010)

J'ai ajouté quelques lignes et une photo à un ancien billet sur le marbre et le gneiss en contact, sous le barrage Paugan, à Low.

Voir «Ajout», à la fin du billet en question.

mardi 2 novembre 2010

Le canular du calmar

Quiconque s'essaie à la géologie ou la paléontologie s'expose cent fois plutôt qu'une à la plus humiliante des déconvenues : l'erreur d'identification.

Un minéral pris pour un autre, un fossile vu sous tel (mauvais) angle, un échantillon trop vite classé dans une famille loin de la sienne légitime, l'expérience est chaque fois mortifiante. Encore heureux quand l'auteur de la méprise est le seul témoin de sa bévue .

Mais pourquoi vous parler de ça ?

Voyez cet article du Devoir : «Pas de fossile géant dans le cap Diamant».

Véritable photographie de la véritable coquille d'un véritable céphalopode (sauf erreur de votre serviteur), ancêtre incontestable du calmar et du poulpe. Calcaire de l'Ordovicien, parc Brébeuf, Gatineau, QC ; le bloc de calcaire a sans doute été déplacé de son site d'origine. (Photo nov. 2007)