lundi 30 juin 2014

L'Outaouais, 1844, vu de l'Angleterre



Canada. Including New Brunswick, Nova Scotia, Newfoubdland, &c.
(J'aime cette façon d'abrévier «etc.») Extrait de Dr. Brookes's General Atlas of Modern Geography Containing Thirty Four Maps With The New Discoveries & Territorial Arrangements. Londres, Darton and Clark, Holborn Hill [1844]. La carte mesure 10,5 po. x 8,5 po, ou env. 26,5 cm x 21, 5 cm.


La fin juin et le début juillet étant en quelque sorte un temps des fêtes estival qui fait miroir avec l'autre, l'hivernal, de la fin décembre et du début janvier, il ne faut donc pas s'étonner si le Père Noël descend du ciel apporter les cadeaux que notre sage conduite nous a destinés.

C'est ainsi qu'est venu en ma possession un exemplaire du General Atlas of Modern Geography publié à Londres en 1844 par Darton et Clark.

Je vous présente la planche consacrée à l'est du Canada.





Commentaires sur la carte et les détails


Il est amusant de voir les distorsions imposées par le temps, mais aussi par l'espace. L'Outaouais, en particulier, était à l'époque bien mieux cartographiée que ne le montre la carte. Du point de vue de l'Angleterre, dépenser du temps à détailler cette petite rivière était peut-être considéré comme du gaspillage.

Pourtant, d'où et par où venait, depuis les guerres napoléoniennes, le bois nécessaire à la construction des vaisseaux de la Royal Navy, sinon de et par l'Outaouais ?

«Les principaux centres d'abattages étaient situés dans le bassin de l'Outaouais qui renfermait les plus belles pinières du Québec (Hamelin et Roby, p. 214).»

Mais revenons à la carte.

L'Outaouais («Ottawa or Grand R.») est très sommairement représentée. Il lui manque, entre autres, les zigzags imposés par le contournement de l'Île aux Allumettes et de l'Île du Grand Calumet, à l'ouest du lac des Chats (devenu «L. Chat», au singulier).

Tout le territoire au nord de la rivière semble Terra Incognita et est laissé en blanc (ou plutôt en rose).

On se demande pourquoi des communautés déjà bien établies à l'époque (Hull, ou Wright Town, Bytown (future Ottawa), la seigneurie de la Petite-Nation) ne figurent pas sur la carte à la place du petit Lochabar* (Thurso)...

* Sic : Lochaber. J'ai relevé dans Internet quelques occurrences de Lochabar. Lochaber ou Lochabar, le nom est d'origine écossaise. L'éditeur britannique a peut-être trouvé la forme en ar plus exacte ?

Idem pour les affluents de l'Outaouais. La Dumoine, la Noire (?) et la Coulonge («Riv. du Nord»*?) sont représentées de façon approximative et pour un court tronçon en amont de leur embouchure, alors que la Gatineau, la Blanche, la Lièvre et la Petite-Nation (au Québec) sont laissées pour compte. Les rivières ontariennes sont mieux choyées : Madawasca (auj. Madawaska), Rideau et Petite Nation (auj. rivière Nation ou Nation Sud, ne pas confondre avec sa quasi homonyme su Québec, de l'autre côté de l'Outaouais...).

* La rivière du Nord rejoint l'Outaouais à l'ouest de Montréal. Je n'ai trouvé aucune mention d'une rivière de ce nom où la situe la carte, à l'extrémité ouest du «Lac Chat». Histoire de compliquer les choses, l'Outaouais à parfois été surnommée la rivière du Nord. Ah, la toponymie n'est pas une science exacte.)

Le cartographe a indiqué de nombreux peuples amérindiens. Si on reconnait les Algonquins, on suppose que les Ticameonets, que même Google ignore, doivent être nos Atikamekws (ou Attikameks). Les Piektuacamis, ignorés eux aussi de Google, me laissent perplexe. Cependant, «Pekuakami» est le nom montagnais du lac Saint-Jean (cf. peuple Pekuakamiulnuatsh.)

Mais j'entre là dans un domaine que je connais très mal.


Proposition de jeu

Trouver une carte comparable du même territoire, mais moderne, et jouer avec elle et la carte de Darton et Clark au jeu des 777 777 777 distorsions (parler d'erreurs serait injuste). L'auteur du billet vous en a déjà pointé quelques-unes.


Référence de la citation

  • Jean Hamelin, Yves Roby, Histoire économique du Québec : 1851-1896, coll. «Histoire économique et sociale du Canada français», Montréal, Fides, 1971, 440 p.



Un ancien utilisateur de l'ouvrage a indiqué au crayon de plomb l'emplacement d'Ottawa, à l'embouchure de la Rideau.


samedi 28 juin 2014

Anticosti : suite (ou persévérance)

Suite au billet du 18 juin 2014 : «Anticosti : l'île aux 12 000 forages».

Je ne suis jamais allé dans l'île d'Anticosti. Le seul fait de savoir qu'elle existe, à peu près épargnée par le développement, à l'écart, suffit à mon bonheur. C'est peut-être une sorte de symbiose à distance ou un cas d'amour de confiance : on aime avant même d'avoir vu.

Ça me vient aussi peut-être de l'audition de la chanson de Julos Beaucarne, Pointe-aux-Anglais : «On n'voit pas l'île Anticosti...»


On peut forer profond, on ne trouve jamais de source unique aux histoires d'amour.

Sur un registre plus sérieux, Alexandre Shields, du Devoir, étoffe son dossier consacré à l'île d'Anticosti. Voir en particulier cet article (28 juin 2014) :

«Anticosti : seuls face au pétrole tout-puissant»


Extrait de l'article (la «mise en gras» de passages est de moi)

«[L’ingénieur en géologie] Marc Durand estime toutefois que l’engagement de fonds publics* dans ces travaux [de forage] est une mauvaise décision. ''Ce qui serait logique, dans un marché libre, c’est que les joueurs privés trouvent des capitaux sur le marché. Mais les entreprises qui ont des permis sur Anticosti n’ont jamais été capables de le faire. Aucune multinationale ne s’y est intéressée, pas même Shell, qui a pourtant déjà mené des travaux sur l’île dans les années 90.''
Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il n’existerait aucun gisement exploitable dans le sous-sol de l’île. ''Nous avons beaucoup de données sur l’île, explique M. Durand, qui a analysé les études produites pour estimer le potentiel en énergies fossiles. Ça fait plus de 40 ans qu’on va voir sur Anticosti. Le bilan est assez clair. Les dirigeants de Junex et de Pétrolia disent eux-mêmes que, sans l’implication du gouvernement, les travaux se seraient arrêtés. À mon avis, ça aurait été mieux ainsi parce que, pour le moment, c’est à fonds perdu.''»

* 115 millions de dollars.

Consolation : si nous avons les moyens de gaspiller 115 millions de dollars dans cette affaire, c'est que nous sommes très très riches.

mardi 24 juin 2014

Hors sujet : astérisque ou arachnide ? (ajout)




On m'a toujours dit : six pattes, c'est un insecte ; huit pattes, une araignée.

Ou un astérisque ? Un appel de note ?

Ou tout banalement un simple agrégat d'aiguilles de tourmaline dans un granite.

Photos : sablière du chemin Saint-Antoine, Perkins (Val-des-Monts), Québec, 22 juin 2014.






Ajout (25 juin 2014)

Agrégats radiés de tourmaline aciculaire noire dans un granitoïde quartzite gris du lac McGregor, à Perkins (Val-des-Monts), route 366 (photos, vue générale et détail, oct. 2012). Ceci pour répondre à l'étonnement d'un lecteur. (Voir plus bas à «Commentaires».)



mercredi 18 juin 2014

Anticosti : l'île aux 12 000 forages (ajout)



Jean-Louis Courteau, Nécrocosti, huile (of course) sur toile, 40 cm x 60 cm, 2014. Voir le blogue «Peinture, délires et autres nécessités».
Aucun danger ne plane sur l'île d'Anticosti ; mais certains se démènent en surface pour faire monter les menaces des profondeurs.


Quand les mots nous manquent, on emprunte ceux des autres. Et, une image valant 1000 mots, on emprunte aussi une œuvre picturale.


Les équipements de forages pétroliers arrivent sur Anticosti

Alexandre Shields, Le Devoir, 17 juin 2014

Extrait :

«Selon une étude menée par l’ingénieur-géologue Marc Durand, il faudrait forer au moins 12 000 puits sur l’île pour extraire 1 % à 2 % de tout le pétrole. Il faudra pour cela construire toutes les infrastructures nécessaires pour l’implantation de l’industrie pétrolière.»

On connaissait déjà Montréal, «la ville au cent clochers».

Il nous reste à connaître Anticosti, l'île au 12 000 puits de forage.


Ajout (19 juin 2014)

Si vous souhaitez plus d'information sur l'analyse qui porte sur le nombre de 12 000 puits requis pour exploiter le gisement d'Anticosti, le document de Monsieur Marc Durand, doct-ing en géologie appliquée et géotechnique et professeur retraité, dépt. sciences de la Terre et de l'atmosphère, UQAM, est disponible en ligne :

12000 puits et + pour couvrir le gisement d'Anticosti
(https://www.facebook.com/notes/anticosti_pétrole_de_roche_mère/12000-puits-et-pour-couvrir-le-gisement-danticosti/507086902752171)

Suite : billet du 28 juin 2014.

dimanche 15 juin 2014

Erratique à rebours ?



Fig. 1. Bloc erratique (grès de Nepean, env. 500 millions d'années) reposant sur le Bouclier canadien (un milliard d'années) dans le parc de la Gatineau (Québec). La configuration inverse est plus fréquente : lors de la dernière glaciation, les glaces, en mouvement du nord vers le sud (localement et grosso modo), ont déversé les débris du Bouclier sur les roches sédimentaires (grès, calcaire, etc.) de la plate-forme du Saint-Laurent à laquelle appartient le bloc. Circonférence estimée du morceau de roc : 7 m. La fracture qui coupe le grès en deux s'est produite, est-ce nécessaire de le préciser, après son immobilisation. Photo 17 mai 2014.


Localisation
Parc de la Gatineau (Québec), près de la 148.
Cordonnées du point A de la fig. 2
45.485006, -75.797954
Cordonnées du point B de la fig. 2
45.447266, -75.767569
Autres billets du blogue reliés au sujet
23 janv. 2011, «Lac Beauchamp : un milliard d'années inscrites dans la roche»
7 août 2011, sur le bloc erratique de Chelsea
5 oct. 2013, «Grès de Nepean à Gatineau : safari-photo»
27 nov. 2010, «Ne jetez pas la pierre au géologue»


La fig. 1 montre un bloc erratique (grès de Nepean, Cambro-ordovicien, env. 500 millions d'années) qui repose sur le Bouclier canadien (province de Grenville, plus d'un milliard d'années). Le mouvement des glaces, lors de la dernière glaciation, du nord vers le sud (grosso modo et localement), nous a habitué à la configuration inverse : on s'attend à voir des débris du Bouclier sur les roches sédimentaires (grès, calcaire, etc.) de la plate-forme du Saint-Laurent qui affleurent sur sa marge sud (cf. billet du 23 janv. 2011 sur le lac Beauchamp, lien plus haut).

On peut se demander si le bloc n'as roulé à rebours, vers le nord.

Pas nécessairement. Hogarth (1970) signale en effets des affleurements isolés de grès – lambeaux épargnés par l'érosion – dans les collines de la Gatineau, à Chelsea*, à 5 km au NW du bloc (fig. 2). Peut-être que le bloc provient de cet affleurement et qu'il a été entraîné par les glaces jusqu'à son emplacement actuel, à l'extrémité sud du Bouclier. Il pourrait aussi provenir d'un affleurement de grès non cartographié, masqué sous des dépôts meubles.

* Il y en a aussi à Cantley, plus à l'est.

Ou bien, tout simplement, l'affleurement d'origine du bloc a été détruit par les glaciations et nous en voyons là un ultime débris. Celui que signale Hogarth (1970) accueille le lit d'un ruisseau qui serpente à travers une épaisse couche d'argile de la mer de Champlain. On peut supposer que la couche de grès s'étend au-delà de la petite surface visible à travers la glaise.

Tout est normal, donc. Le bloc à bien suivi le trajet normal, du nord vers le sud. Le mouvement des glaces dans le secteur s'est d'ailleurs fait comme le bloc, du NW vers le SE.

Un bloc plus petit se trouve à l'entrée d'un chemin, un peu au sud (fig. 5).




Fig. 2. Partie de Gatineau et du parc de la Gatineau (bande verte), au Québec. Déplacement possible du bloc erratique depuis un affleurement isolé de grès sur le Bouclier canadien (A) jusqu'à l'endroit où il se trouve actuellement (B), toujours sur le Bouclier, 5 km plus au SE. La frontière Bouclier/plate-forme du Saint-Laurent passe un peu au sud du point B. Des lambeaux de la plate-forme affleurent cependant au nord de cette frontière. Cliquez sur la carte pour l'afficher à sa pleine grandeur.
Modifié de © Google, 2014.



Fig. 3. Malgré ses 7 m de circonférence, le bloc est bien camouflé dans le bois. La proximité du chemin fait qu'on ne peut pas exclure qu'il ait été dérangé de sa position originelle. Photo 17 mai 2014.



Fig. 4. Quartzite granitisé du Bouclier canadien : affleurement
typique du secteur, plus représentatif des roches locales que le bloc de grès.
Photo 17 mai 2014.



Fig. 5. Petit bloc de grès de Nepean, au sud du premier. Photo 17 mai 2014.


Référence

  • Hogarth, D.D., 1970, Geology of the southern part of Gatineau Park, National Capital Region, GSC, Paper 70-20, 8 p., map 7-1970.

mardi 10 juin 2014

Hors sujet : le rêve vert de Darwin, c'est du béton !


Une île tropicale, autrefois aride, verdie par le travail des humains, est recouverte de béton.

Parfois, les humains sont vraiment bizarres.

Cf. un article de Rowan Hooper dans le NewScientist du 9 juin 2014 (lien).


dimanche 8 juin 2014

Disparitions aux Chaudières : où en sommes-nous ?


Version mise à jour du billet du 1er avril 2013.

Mise à jour, 1er oct. 2018. – Voir cette importante mise à jour à la section 4 consacrée au Pot-de-Fleurs, plus bas.

Mise à jour, 25 juillet 2014. – En juillet 2014, j'ai eu l'occasion de me rendre à la Photothèque nationale de l'air (PNA) à Ottawa. Je ne prétends pas avoir exploité de façon exhaustive ses archives et les dates que j'ai obtenues doivent être interprétées avec prudence puisque je ne dispose que de séries chronologiques très lacunaires. Le nombre de photos exploitables est limité par l'échelle (à partir de 1/15 000, l'interprétation d'éléments discrets de la topographie devient délicate) ou par la saison de la prise du cliché. La période utile à qui cherche à préciser le moment de la disparition dune 'île dans l'Outaouais se limite à l'étiage, une absence durant la crue printannière ne pouvant signifier qu'une submersion temporaire. Les ajouts résultant de l'examen des photos de la PNA sont précédés de l'indication suivante, en gras : MàJ, 25 juillet 2014. (Voir aussi le billet du 25 juillet 2014.)
Autre mise à jour (7 août 2014). – Ce billet est un véritable travail en évolution continue. La cohérence souffre des pièces rapportées que sont les mises à jour, mais que faire d'autre en attendant une nouvelle synthèse ?



Fig. 1. – Les Chaudières : détail de la carte d'Austin (1882)
Au nord, Hull, aujourd'hui Gatineau (Québec) ; au sud, Ottawa (Ontario). Les numéros correspondent aux iles disparues dont le cas est examiné ici (sauf l'île Hull, la no 6, qui existe toujours). L'île sans nom, à la droite du centre, est l'île Philemon ; l'île no 5 est hors carte : voir la fig. 2. La rose des vents indique le nord magnétique ; le nord astronomique est de 10 à 15 degrés plus à l’est.



Fig. 2. – Les Chaudières ; détail de la carte publiée par le District fédéral (1957)
La frontière Québec-Ontario contourne toujours l'emplacement des îles Russell (no 2), disparues. Du coup, le détour qu'elle fait pour passer au sud de ces îles apparaît totalement immotivé à certains (voir section consacrée aux îles Russell, plus bas). Les lignes tiretées de couleur rouge et jaune correspondent à des artères projetées, jamais réalisées.


Résumé

«Mise en blogue» de ma causerie du 26 mai 2014 devant les membres de la SHO : «Trois marmites, deux pins, un pot de fleurs et quelques îlots : disparitions aux Chaudières» (lien).
La causerie portait, faut-il le préciser, sur des îles disparues de la rivière de l'Outaouais dans le secteur des Chaudières, à Hull (Gatineai) et Ottawa. Les aspects connexes déjà traités ailleurs dans le blogue (stromatolites, marmites, «Rendre à la merveille...») ne sont pas repris ici, non plus que l'ensemble des 69 diapositives du PowerPoint qui l'accompagnait ! J’ai dû faire des choix pour éviter de trop allonger le billet.
Localisation
Secteur des Chaudières, rivière des Outaouais, à Hull (maintenant Gatineau ; Québec) et Ottawa (Ontario).
45.420308,-75.723267
Principaux billets connexes (même blogue)
«Chutes des Chaudières : description et origine», 1er janv. 2013 ;
«Chaudières : disparitions durables», 1er avril 2013 ;
«Gatineau-Ottawa : courbe immotivée ?», 4 mai 2013 ;
«Courbe immotivée (reprise, ou suite)», 29 avril 2014 ;
«Trois marmites et un souper-causerie : suite», 28 mai 2014.


Les Chaudières, rivière des Outaouais : comptabilité d'un appauvrissement


Il y a deux ans, j’ai entrepris de reconstituer les Chaudières (rivière des Outaouais, à Hull et Ottawa) dans leur état primitif, tel qu’elles étaient au début du XIXe s. Le but était de comprendre les phénomènes géologiques qui ont mené à la formation des chutes des Chaudières. Le sujet est, étonnamment, totalement négligé, les derniers textes originaux de la Commission géologique du Canada traitant de la question datant de… 1917 ! (Voir billet du premier janv. 2013, lien plus haut.)

Pour les besoins de la cause, j’ai été amené à tenir une sorte de comptabilité des îles du secteur, comptabilité de plus en plus légère à mesure que je considérais des années plus récentes, le nombre d’îles allant sans cesse diminuant avec le temps.

Ce qui m'a intrigué, ce sont moins les disparitions – la rivière a subi d'autres atteintes à son intégrité – que l'absence de toute préoccupation sur ces escamotages. La plupart de ces disparitions ne sont pas, du moins à ma connaissance, documentées. Elles sont passées inaperçues, les causes et les agents demeurant mystérieux. Pourtant, la suppression de certaines îles pourrait avoir une influence sur le tracé de la frontière Québec-Ontario (voir billets du 4 mai 2013 et du 29 avril 2014, liens plus haut.)

Je présente ici un work in progress, une sorte de rapport d'étape ; j’ai travaillé avec ce qui pour moi était évident : des cartes, des photos, des œuvres picturales. Il me reste à fouiller les archives municipales et privées pour arriver à des conclusions fermes et définitives.

C’est une promenade sur les bords de l’Outaouais, à Ottawa et Gatineau, secteur Hull, à laquelle je vous invite, une déambulation à travers la petite histoire. Une petite histoire sans personnage. Rien que de l’eau, de la roche et un peu de végétation.

L'excursion pourrait être titrée «Relation d’un appauvrissement du paysage et du milieu»..

(Le secteur des cheanux entre les îles Chaudière, Albert, Victoria, etc. (fig. 1) n'a pas été étudié. Ce sera pour une autre fois.)


Aspect historique


Voir section «Histoire d’eau et de bois» du billet du 1er avril 2013 (lien plus haut).



Fig. 3. Évolution du niveau de l'Outaouais, en amont et en aval du barrage de la Chaudière
Graphiques : © Henri Lessard, 2014.
Provenances des données (voir les références à la fin du billet pour plus de détails) :
CGC : Ells et Ami, 1901.
CPRRO : Commission de planification de la régularisation de la rivière des Outaouais (CPRRO).
31G5 : Centre d'information topographique.



Fig. 4. Évolution du niveau de l'Outaouais en aval du barrage de la Chaudière à Hull et à l'île Kettle
Graphique : SHO (1995), dans : Jeffrey Vaillancourt, Gilbert Prichonnet et Michel Lamothe, «Note de recherche : Études stratigraphique et sédimentologique de sites archéologiques du parc du Lac Leamy (Gatineau) de l’Archaïque à aujourd’hui.» Recherches amérindiennes au Québec, vol. 38, n° 1, 2008, p. 79-84. DOI: 10.7202/039749ar


Les hauts et les bas de la rivière


La première objection qu'on m'oppose quand je parle des îles disparues est qu'elles ont été noyées par la hausse du niveau de la rivière suite à la mise en eaux des nombreux barrages érigés tout le long de son cours. Objection sensée, pas nécessairement fausse, qui demande à être examinée.

Section de la rivière en amont du barrage de la Chaudière

Les données indiquent une hausse notable du niveau de la rivière par rapport à la situation d’avant la mise en eau du barrage de la Chaudière, en 1910 (barrage en hémicycle, cf. fig. 6 et 14). «Le vaste barrage en fer à cheval qui contrôle le débit des Chutes Chaudière fut érigé en 1908[-1910], haussant le niveau de la rivière de dix pieds [3 m] en amont des chutes (Aldred, p. 65).» (Voir la fig. 3, graphique à gauche.)

Déjà, en 1868, la construction d'un batardeau devant les chutes avait réduit la puissance des petits rapides des Chaudières, en amont, par hausse du niveau de la rivière (Aldred, p. 87).

Durant les épisodes de sécheresse les plus sévères, il était possible autrefois de traverser la crête de la Grande Chaudière («Great Chaudière Fall» de la fig. 1) à pied sec. Le fait s‘est produit en 1870, 1882, 1900, 1906, 1908 et 1909 (Edgar Boutet).

«The original water surface was approximately 48.0 feet above datum (Ottawa datum was the top of sill of Rideau Canal Lock #1). By 1920 after the dam was built the water level had raised four feet to 52.0 and a few islands, both real and artificial were submerged*.» Source : http://aix1.uottawa.ca/~weinberg/chaudier.html

On aimerait bien en savoir plus sur ces «few islands»... (Voir un autre passage semblable dans la section «1. Île Coffin», plus loin.)

Section de la rivière aval du barrage de la Chaudière

Les variations du niveau de l’Outaouais à Hull ont moins d’amplitude depuis la mise en eau du barrage Carillon (1965 1962 [corr. 6 août 2014]), plus de 100 km en aval des Chaudières. Si, de juillet à mars, le niveau des eaux dépassent généralement les maxima d’autrefois à pareilles dates, les crues du printemps sont moins extrêmes tandis que, le reste du temps, les minima et maxima ne s’éloignent jamais trop de la moyenne annuelle, presque plate. (Voir la fig. 3, graphique à droite, et la fig. 4.)

Toutefois, aucune des disparitions relevées dans le présent document n’a coïncidé avec la mise en eau du barrage de la Chaudière ou Carillon.

MàJ, 7 août 2014. – Tenir compte mieux que je l'ai fait jusqu'ici de la double rupture dans le système de la rivière que représente la mise en eau des barrages de la Chaudière (année) et Carillon (1962). Précisions dans un billet à venir.



Les îles


(Voir fig. 1 et 2.) Les îles dont j'étudie le cas ici existent «depuis toujours» ou, pour être plus précis, apparaissent sur la carte du major Eliot (1825), la plus ancienne à montrer le secteur des Chaudières avec une exactitude et à une échelle raisonnables (ce billet). Elles figurent toutes aussi sur de multiples cartes des XIXe et XXe s., de nombreux artistes les ont représentées dans leurs œuvres picturales. La réalité de leur existence ne peut donc pas être contestée.



1. Île Coffin

Toponyme relevé sur les cartes du XIXe s.

L'île Coffin aurait été détruite pour assurer un écoulement fluide des eaux :

«Plusieurs petites îles ont disparu [des Chaudières]*. La plupart** ont été submergées par l’élévation des eaux suite à la construction du barrage [de la Chaudière]. Au moins l’une d’elles a été détruite pour améliorer la fluidité du courant (île Coffin).» (Leclair, 1982, ma traduction.)

* Lesquelles ? On aimerait savoir… ** «La plupart» ? Et les autres ?
  

Selon Holmes (1982), l'île Coffin a été détruite en 1903-1904 pour libérer l'accès au chenal au sud de l'île Victoria.

Cas trop simple qui ne nous retiendra pas davantage.



Fig. 5. Les Chaudières en 1895 : ne reste que l'île Russell Sud (à gauche ; cf. la fig. 1).
À droite : l'île Hull (no 6 sur les fig. 1 et 2), sous son ancien nom : Lone Pine Island.
Map of the City of Ottawa, P. Ontario, and the City of Hull, P. Quebec, and their adjacent suburbs. Compiled by Jonh A. Snow and Son. Provincial Land Surveyors and C.E.ng's. From Personnal Surveys and Official Records. Scale 660 feet to One Inch. [1895] (détail ; photo prise à main levée, fortes distorsions).



Fig. 6. 1927 : plus d'île Russell du tout
L'hémicycle de barrage de la Chaudière est bien visible. Les îles Russell devraient se trouver en amont du barrage, vers au sud de l'ouvrage. Comparez avec les fig. 1 et 5.
Photothèque nationale de l’air, photo HA.246.77, 5 mai 1927.


2. Îles Russell


Toponyme relevé sur les cartes des XIXe et XXe s. ; ignoré de la Commission de toponymie du Québec et du Canada.

Une carte de 1895 (fig. 5) ne montre déjà plus que l’île Sud, la plus grande des deux îles Russell. Au nord, la carte signale un shoal (banc) de la forme de l’île manquante. L’île Sud clignote ensuite d'une carte à l'autre, tantôt présente, tantôt absente. Elle apparaît encore sur plusieurs cartes «officielles» (carte topographique de 1935, carte de la CGC de 1938, une carte du Rapport Gréber datée de 1941 ; carte topo de 1955), tandis que d'autres l'ignorent (une autre carte du Rapport Gréber datée de 1947, carte du District fédéral (fig. 2) et carte topo de 1963). Les photos aériennes ne révèlent, à l'emplacement de l'île Russell Sud, que de l'eau et des installations pour canaliser les billes de bois vers le chenal au sud de l'île Victoria* (fig. 5 et 6).

Les îles Russell ont-elles été détruites pour permettre un meilleur écoulement de l'eau vers le barrage ou parce qu'elles gênaient l'acheminement du bois de flottage vers le chenal de l'île Victoria, comme l'île Coffin ? Ont-elles simplement été submergées ? La frontière Québec-Ontario n'a pas été déplacée par leur disparition et il est amusant de voir qu'elle fait toujours un détour comme pour éviter l'île Sud (qui est tout entière au Québec). (Voir fig. 7 et 8 et les billets du 4 mai 2013 et du 29 avril 2014, liens plus haut.)

* «Outside west of the ring dam are small islands with what looks like overturned concrete huts on them. They were used to anchor log booms which guided the timber cribs down to the crib slide. This web of booms and dams was very complex.» Source : http://aix1.uottawa.ca/~weinberg/chaudier.html

MàJ, 25 juillet 2014. – Les Îles Russell n'apparaissent sur aucune des photos de la PNA examinées. En fait, elles ne se laissent même pas soupçonner sous les infrastructures de tri et d'acheminement du bois flottant vers les canaux au sud de la Grande Chaudière.

MàJ, 7 août 2014. – La mise en service du barrage de la Chaudière en 1910 pourrait expliquer la disparition des îles Russell par la hausse du niveau de la rivière de 3 m qu'elle a entraînée, comme on l'a vu plus haut. Si elles semblent bien absentes de toutes les photos de 1927 (fig. 6) et plus que j'ai pu examiner, il reste à expliquer la survie de l'île Russell Sud sur les cartes au moins jusqu'en 1955.

MàJ, 25 oct. 2014). – Holmes écrit (1982, p. 6) qu'en 1867, on avait pensé supprimer l'île Russell, pour faciliter l'alimentation en eau du chenal Bronson, en aval. L'idée n'a pas eu de suite immédiate, semble-t-il, en tout cas, on n'en trouve aucune mention dans le reste du texte de Holmes. Cependant, l'entreprise ne semblait pas déraisonnable à envisager dès le XIXe siècle.



Fig. 7. Frontière Québec-Ontario : courbe immotivée ?
Pour Google, il semble que la courbe que dessine la frontière Québec-Ontario pour contourner l'île Russell Sud disparue soit totalement immotivée. En lieu et place du gracieux lacis, Google trace une sèche ligne droite. Ligne tiretée gris sombre : frontière Québec-Ontario (erronée) de Google ; en rouge : correction manuelle de la frontière.
Image retouchée de © Google, 2013.



Fig. 8. Carte topographique «officielle»
La frontière Québec-Ontario contourne toujours l'île Russell Sud (R), malgré sa disparition.
Ottawa, Ontario - Quebec / Ottawa, Ontario - Québec, Centre d'information topographique; Cartes topographiques de Ressources naturelles Canada 31G/5 [1/50 000], (éd. 11) 1998; 1 feuille.


3. Île du Glissoir

Toponyme informel créé par l’auteur du blogue

Créé en 1829 par Ruggle's Wright pour permettre aux cages de bois de contourner les chutes de la Grande Chaudière, le glissoir empruntait pour la plus grande partie de son tracé le chenal naturel au nord de l'île Philemon (fig. 9). L'îlot qui se trouvait à l'embouchure du chenal ne devait pas représenter un obstacle rédhibitoire puisqu'il a subsisté tout le temps de l'utilisation du glissoir et même ensuite, après son abandon en 1929*.

Les «rénovations urbaines» de la fin des années 1960 bouleversent le secteur. En1973, au plus tard (d’après une photo aérienne), le chenal est devenu invisible**. Il sert au transport souterrain de produits chimiques entre des bâtiments de l’usine à papier Domptar (cf. le Musée canadien de l'histoire). La rue Laurier, entre la rue Eddy et le boul. Maisonneuve, se confond en partie avec le tracé du chenal naturel.

Le bilan dans ce cas est de deux îles en moins : l'île du Glissoir, bien sûr, et aussi l'île Philemon, toutes deux réunies au continent par l'effacement du chenal, partie naturelle et partie artificielle.

* «The channel made a convenient dumping place for the earth excavated for the complex's. [Place du Portage] foundation, completely covering over Ruggle's achievement (Holmes et Small, 1982, p. 7).»
La dernière cage a emprunté le glissoir en 1908, la dernière pitoune, en 1929.
** Jusqu'aux débuts des années 1970, le chenal a servi d'égout à la rue Principale (actuelle promenade du Portage).

MàJ, 25 juillet 2014. - Les photos de la PNA n'apportent rien de vraiment nouveau. En 1968, le chenal du glissoir apparaît déjà comblé.



Fig. 9. Glissoir de Ruggles Wright, inauguré en 1829 («Slide Channel»)
Au sud du chenal : l'île Philemon. À l'embouchure du chenal : l'île du Glissoir. La carte montre un court chenal au sud de cet îlot qui ne semble pas avoir s'être montré un obstacle trop gênant.
Plan of the survey of the upper and lower villages of Hull, the property of Ruggles Wright Esquire,1840 (montage © Henri Lessard, 2013), Bibliothèque et Archives Canada, no MIKAN 4126337.



Fig. 10. Situation actuelle, même cadrage
© Google, 2013


4. Le Pot-de-Fleurs, ou île Restle

Pot-de-Fleurs : toponyme informel créé par l’auteur du blogue ; île Restle : toponyme attesté en 1863 (voir « Ajout, 1er oct. 2018 » à la fin de cette section).

Il y a en réalité deux pots de fleurs que j'ai un moment confondu. Le premier, celui qui apparaît sur l'aquarelle de Woolford (1821, fig. 11), a probablement servi de pilier à l'Union Bridge (pont de la Chaudière), construit en 1827-28. Il aura tout aussi probablement été détruit par la construction de l'arche en pierre de 1841 sur un îlot situé quelques m au nord (l'arche existe encore : c'est la plus au sud de la section hulloise du pont de la Chaudière ; voir les fig. 12 et 13).

En fait, c'est tout un chapelet d'îles coincées entre la Petite Chaudière et l'île Philemon qui ont servi de socle aux arches du pont de la Chaudière. Ces boutons de calcaire sont les premières véritables îles «disparues» du secteur. Il faudrait tout un billet pour bien détailler les choses.

Le second pot de fleurs, le plus volumineux, en aval du pont (fig. 12), est déjà absent d'une photo datée de 1870, ce qui ne l'empêche pas de figurer sur la carte d'Austin de 1882 (fig. 1)... 

Ce pot de fleurs aurait pu continuer à égayer le paysage sans déranger personne. D'aucuns en ont décidé autrement.

La disparition du pot de fleurs (le second) a laissé place à un îlot plat qui apparaît immédiatement en aval du pont, au nord de l'emplacement occupé autrefois par le pot de fleurs lui-même (c.-à-d. plus près de la rive). (Photos datant de 1884 à 1935, une carte médiocre de 1865 ; fig. 15.) À juger d'après les photos post-1940 que j'ai pu examiner ou celles que j'ai prises en 2012-2014, ce haut-fond n'existe plus. (À noter que d’autres photos des années 1920 et 1930 ne montrent pas cet îlot plat qui devait apparaître et disparaître au gré des variations du niveau de la rivière.) Selon la carte bathymétrique actuelle (fig. 16), rien ne laisse soupçonner l'existence d'un haut fond ou de la base d'un pot de fleurs susceptible d'émerger durant les étiages. Le fond de la rivière, en aval du pont, est plat et sans relief.

Des photos satellites récentes (par ex. Bing, 2014) montrent cependant que le fond rocheux de la rivière s'entrevoit sous la couche d'eau à l'endroit de la plate forme. (Rien à l'endroit du second pot de fleurs.)

MàJ, 25 juillet 2014. - «L'île Plate» (puisque je la baptise ainsi) allongée, distincte de l'île du pot de fleurs, est avérée de 1938 à 1950. De 1952 à 1971, des vagues ou des remous délicats à interpréter signalent sa persistance (?) sous l'eau. Cependant, en 1968, une parcelle du lit pierreux de la rivière émerge à son endroit, retenant des troncs flottants. De 1983 à 1993, un pâle «fantôme» allongé est visible à travers l'eau (cf. Bing, 2014).

MàJ, 7 août 2014. – Le pot de fleurs est trop volumineux pour que sa disparition laisse supposer autre chose qu'une destruction volontaire. Si on peut imaginer que l'île Plate a payé les frais de la mise en eau du barrage Carillon en 1962, reste à expliquer sa persistance sur les photos jusqu'en 1971. Rappelons que la carte bathymétrique ignore tant l'une que l'autre des deux iles.



Fig. 11. Pot de fleurs en aval de la chute de la Grande Chaudière, 1821
La Grande Chaudière est «visible» au fond à gauche. Hull est au nord (à droite) ; l'île Chaudière est au sud (falaise à gauche).
John Eliott Woolford, Chaudière Falls, Philemon Wright's on the Ottawa, 1821, aquarelle, Musée des Beaux-Arts du Canada, no 23440.



Fig. 12. Le pont de la Chaudière (Union Bridge) et le second pot de fleurs en 1845
Le second pot de fleurs à l'avant plan correspond à l'île no 4 sur la fig. 1. Le pot de fleurs de Woolford (fig. 11) aurait été détruit par la construction de l'arche de pierre en 1841 (il devait s'élever sous le tablier, près de la maçonnerie.) Notez que le pot de fleur représenté ici est face au pont, décalé au sud de l'axe de l'arche de pierre.
Godfrey N. Frankenstein, 1845, huile sur toile, Bibliothèque et Archives Canada, C-005250.



Fig. 13. Printemps 2013
Situation actuelle, même cadrage. L'arche du pont, toujours en usage, permet de se situer.
Photo : © H. Lessard, mai 2013.


Fig. 13 bis (ajout, 21 juin 2014)
Même site, par basses eaux, 21 juin 2014 : niveau de la rivière à Hull : 41,76 m, selon la CPRRO, soit très près de la normale (cf. fig. 4). Situation le 12 juillet 2014 : voir ce billet.
Photo : © H. Lessard, 21 juin 2014.



Fig. 14. Les Chaudières, première moitié du XXe siècle
Photo non datée (années 1930 ou 1940 ?) tirée du Rapport Gréber (1950). Hull en haut (au nord), Ottawa en bas (au sud) ; le barrage et la Grande Chaudière à gauche ; à droite, le pont de la Chaudière. Un îlot est situé en aval du pont, au nord de l'emplacement occupé autrefois par le second pot de fleurs (île no 4 de la fig. 4). À juger d'après les chutes que j'ai souvent vues plus à sec qu'elles ne le sont sur cette photo, ce haut-fond n'existe plus aujourd'hui.


AJOUT, 1er oct. 2018

Nous devons à W.A. Austin cette carte du « village de Hull » datée de 1863. Je viens tout juste de la découvrir dans le site de BAnQ Québec. Le pot-de-fleurs y figure, avec, en prime, son toponyme : Restle IslandNous pouvons réduire la fourchette des années pour la disparition de l'îlot à 1863-1870 (photo de cette années, voir plus haut).


Fig. « Ajout, no 1 ». William A. Austin, Map of the village of Hull, 25 novembre 1863 (détail), BAnQ Québec. 
Lien : http://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/3142407
Le pot de fleurs est au centre du détail. Lîle du Glissoir y figure également.


Fig. « Ajout, no 2 ». Détail de la figure précédente : Restle Island.
L'écriture est à la limite de la lisibilité, je n'ai pour l'instant que la version mise en ligne par BAnQ, d'une définition médiocre.



Fig. 15. Carte bathymétrique de l'Outaouais
Rien ne laisse soupçonner l'existence passée d'un îlot ou d'un haut-fond en aval du pont de la Chaudière (à gauche). Par contre, on distingue une plate-forme rocheuse triangulaire accrochée à la rive sud de la rivière qui correspond à mon «île du Parlement», dans la baie à l'ouest du Parlement (à droite ; île no 6 des fig. 1 et 4).
Service hydrographique du Canada, 1998, rév. 2005.



Fig. 16a. Brewary (sic) Bay (1831)
ATTENTION ! le nord est en bas. À gauche, la future Colline du Parlement ; une péninsule dans la baie immédiatement à l'ouest. Au milieu de la rivière, la future île Hull
John Burrows, Upper and Lower Bytown, showing Lots and Streets, 1831 (détail), Bibliothèque et Archives Canada, no MIKAN 4135481.



Fig. 16b.
Détail de la Brewary (sic) et de la Brewary (resic) Bay.



Fig. 17. Barrack Hill (future Colline du Parlement) et l'île Hull (entre 1843-1859) : Two Pines Island ?
Edmund Willoughby Sewell (1800-1890), View of Barrack Hill and the Ottawa River at Bytown (Ottawa), vers 1843-1859, huile sur toile. Bibliothèque et Archives Canada, no MIKAN 2837003.



Fig. 18. Vue de l'Outaouais depuis la Colline du Parlement (vers 1922)
L'île Hull, à droite, verdoit, tout autant que l'île-péninsule du Parlement, à gauche. Pour que la première subsiste encore de nos jours sans changement de ses contours et que la seconde soit submergée, une hausse du niveau des eaux ne fournit pas une explication convaincante. Le pont de la Chaudière, à la droite du centre de la photo.
Anonyme, vers 1922, plaque sèche à la gélatine, MP-0000.25.176, © Musée McCord.LIEN


5. Île du Parlement

Toponyme informel créé par l’auteur du blogue

6. Île Hull

Lone Pine Island sur les documents du XIXe s. Le toponyme actuel, Île Hull, est apparu sur les cartes au début du XXe s. L’Île Hull est cependant ignorée de la Commission de toponymie du Québec et du Canada.
MàJ, 26 oct. 2014. – Une carte d'Ottawa de l'Industrial and Publicity Bureau, non datée mais qui  remonte visiblement aux années d'avant la Seconde Guerre mondiale, fait figurer la Lone Pine Island. Le toponyme a donc eu une vie plus longue que je le pensais.

Généralités. – Ces deux îles ont connu des destins parallèles qui n’ont divergé que récemment. Aujourd’hui, l’île du Parlement se trouve submergée en permanence alors que les crues laissent toujours émerger de la rivière la minuscule partie de l’île Hull où pousse un jeune saule. Or, la plupart des documents (cartes, représentations, photos) montrent que, du XIXe s. à la fin du XXe s., l’île du Parlement émergeait aussi fréquemment, et même plus généreusement, que l’île Hull (fig. 18).

Le réaménagement récent des rives de l’Outaouais est sans doute pour quelque chose dans le nouvel état de fait. Tout ceci relevant de l’histoire actuelle, je devrais facilement obtenir des réponses auprès des autorités concernées. À suivre, donc.

La carte bathymétrique de la rivière (fig. 15) montre toujours une pointe triangulaire de terre à l’emplacement de l’île ou de la presqu’île du Parlement, pointe qui n’existe plus, tandis que l’île Hull émerge toujours, et culmine à 1 m d’altitude.

Les deux îles ont été selon les époques «vertes» ou nues, réduite à des plates-formes de calcaire diaclasé sans végétation, ou presque. Le saule de l’île Hull date du tournant du millénaire (il apparaît de façon certaine sur les photos consultées en 2002). Seule l’île Hull semble avoir supporté autrefois de véritables arbres (de un à quatre pins au XIXe s. : rappelons son ancien nom, Lone Pine Island). Cartes et projets d'urbanisme de la seconde moitié du XXe siècle font de cette île et de l'île Hull des espaces verts.

L’île du Parlement

Tantôt verte ou aride, tantôt île, tantôt presqu'île, péninsule ou plateau accroché à la rive. J'aurais préféré l'«île de la Brasserie» puisque une Brewary (sic) donnait, en 1831, son nom à la baie qui l’accueille (fig. 16a et b). Les risques de confusion avec le ruisseau de la Brasserie, à Hull, en face, m'ont fait reculer.

Encore verte sur une photo de 1965, pelée et inondée en 1991, l’île du Parlement semble totalement immergée depuis au moins 1999. 

[Ajout (pour répondre à une objection). – La régularisation du profil de la rive explique en partie, mais en partie seulement, la disparition de l'île du Parlement. L'île/péninsule subsiste encore, mais sous les eaux de la rivière (fig. 19).]

L’île Hull

La raison de la présence de l’île Hull, qui existe toujours, dans cette liste d'îles disparues est que, les cartes la laissant souvent innomée, l’anonymat peut être considéré comme une forme de non-existence. L’île est ignorée de la Commission de toponymie du Canada et de la Commission de toponymie du Québec. Aussi nommée Lone Pine Island sur plusieurs cartes anciennes (fig. 5). Pourquoi pas l'île-aux-deux-Pins (peinture de Sewell, vers 1843-1859), ou même davantage (une gravure de Bouchette datée de 1828 atteste de la présence d'au moins 4 pins).

La disparition de l’une, la survie de l’autre. – En 1965 (année de la mise en eau du barrage Carillon, fig. 3 et 4), l'île du Parlement apparaît sur une photo aérienne, couverte de la végétation dense et continue (arbustes ?) qu'on lui voit sur des représentations antérieures (par ex., fig. 11). Un mince bras d'eau la sépare de la rive. Sur la même photo, l'île Hull, à 200 m en amont au milieu de la rivière, se porte beaucoup plus mal. Presque nue, sauf quelques touffes vertes ici et là, elle est scindée en deux par l'eau qui occupe la vallée qui la coupe au centre. Sur une photo datée de 1999, l'île Hull, en de meilleures circonstances pour elle, émerge en entier, quoique réduite à une plate-forme de calcaire. Or, pas de trace de l'île du Parlement, qui devrait pourtant être plus encline à se dorer au soleil. Il faudrait donc supposer que le niveau de l'eau a été haussé pour l'île du Parlement tandis qu'il aurait été baissé ou maintenu inchangé pour l'île Hull...

En août 2013, durant l’étiage, j’ai pu constater que le socle calcaire est visible sous l’eau à l’endroit de l’île du Parlement.

On peut se demander si l’île Hull serait capable aujourd’hui de fournir un terreau propice à la croissance d’un seul pin. Le saule qui y a planté ses racines au tournant du millénaire est d’une espèce qui tolère bien les sols rocailleux et les inondations périodiques. Un pin trouverait le milieu moins hospitalier. (Voit billet du 19 avril 2014.)

MàJ, 25 juillet 2014. - Péninsule orientée vers le NE plutôt qu'île sur les photos de la PNA. D'abord une terre verte sans arbres (?) en 1930 (photo sans contraste), puis boisée (buissons?) en 1938, puis franchement boisée de 1944 à 1963. L'île apparaît inondée de 1965 à 1971, le feuillage des arbres émergeant de l'eau. Des pitounes sont retenues par la végétation. En 1978 et 1983, le fantôme rocheux de l'île est visible à travers l'eau et la rive de l'Outaouais est régularisée et empierrée. C'est la situation que l'on connaît encore actuellement.

MàJ, 7 août 2014. – Comme pour l'ïle Plate, on est embêté d'attribuer la disparition de l'île-péninsule-du Parlement à la mise en eau du barrage Carillon en 1962, d'autant que l'île a subsisté jusqu'en 1971. Comme pour l'île Hull, qui ne présente plus un périmètre aussi grand que sur les photos jusqu'en 1960, la hausse du niveau de la rivière (barrage Carillon) est probablement en cause (voir le billet du 1er août 2014 et atendre la parution d'un billet en préparation). Dans le cas de l'île du Parlement, la réfection de la rive a pu jouer un rôle important.



Fig. 19. Île Hull, seule
L'île Hull, au nord, sans l'île du Parlement, dans la baie au sud (haut fond rocheux visible sous l'eau, à droite, contre la rive). Sur une photo aérienne datée de 1965, l'île Hull, moins dégagée de l'eau qui empiétait davantage sur sa surface, laissait pourtant émerger l'île du Parlement.
© Google, 2013


Conclusion

Quel dernier mot apporter à un travail encore à l'état préliminaire ? Il reste à réduire les marges d'incertitudes, le flou dans les dates, à documenter les disparitions (pourquoi ? par qui ?, etc.). L'île Russell Sud est-elle devenue un simple haut-fond comme sa jumelle Nord ou a-t-elle été détruite ?

Ce que peuvent nous révéler cartes et photos à ses limites. Des fouilles dans les archives s'imposent.

Il serait intéressant d'étendre l'enquête aux nombreuses îles en amont du site des Chaudières. Pour connaître un peu la rivière, je sais que la différence entre «une île là» et «pas d'île ici» tient à de faibles variations du niveau des eaux.



Références

  • Diane Aldred, Le Chemin d'Aylmer : une histoire illustrée / The Aylmer Road: An Illustrated History, L'Association du patrimoine d'Aylmer, Aylmer, Heritage Association, photographies par Alan Aldred, traduit de l'anglais par Claude Leahey et Rodrigue Gilbert, 1994, 256 p. ISBN 0929114124
  • Anonyme, La Capitale nationale : plan d'Ottawa et des environs et du parc de la Gatineau / The National Capital: Map of Ottawa and Environs and Gatineau Park, 4e éd. / Fourth ed., Service de l'information, Commission du District fédéral / Information Division, Federal District Commission, 1957.
  • A.W. Austin, C.E., P.L. Surveyor, Plan of the Lower Village of Hull, shewing its position relative to the city of Ottawa, the property of the heirs of the late Ruggles Wright Esquire, Toronto, Chewett & Co. Lith., 1882. Bibliothèque et Archives Canada, no MIKAN 4126312
  • Louise Nathalie Boucher, Interculturalité et esprit du lieu : les paysages artialisés des chutes des Chaudières (Univ. d'Ottawa), 2012. http://www.ruor.uottawa.ca/fr/handle/10393/22800
  • Edgar Boutet, Le bon vieux temps à Hull. Tome I. Notes historiques sur l'Outaouais classées et réunies en volume par la Société historique de l'ouest du Québec, Éditions Gauvin, 1970, 170 pages.
  • Centre d'information topographique, Ottawa, Ontario - Quebec / Ottawa, Ontario - Québec. Cartes topographiques de Ressources naturelles Canada 31G/5 [1/50 000], (éd. 11) 1998; 1 feuille.
  • Commission de planification de la régularisation de la rivière des Outaouais (CPRRO).
  • Ken Desson & Associates, Historical maps of the Chaudiere: an index to significant features, Ottawa, National Capital Commission. Interpretation and Heritage Directorate Canada, 1982.
  • R.W. Ells, H.M. Ami, Geological map of the city of Ottawa and vicinity, Ontario and Quebec. CGC, 1901, carte 714, échelle : 1:63 360.
  • Jacques Gréber, Projet d’aménagement de la capitale nationale. Imprimeur du Roi, 1950.
  • Hilary Holmes, «Water Channels at the Chaudiere: Interim Report», in : Louise Leclerc et Jocelyn Guindon, Chaudière Historical Documentation: "First Round" Papers. Ottawa, National Capital Commission, Prepared for Interpretation and Heritage Directorate, National Capital Commission, June 1982.
  • Hilary Holmes et Allison Small, «Timber Slides at the Chaudière: A Description And Historical Overview», in : Louise Leclerc et Jocelyn Guindon, Chaudière Historical Documentation: "First Round" Papers. Ottawa, National Capital Commission, Prepared for Interpretation and Heritage Directorate, National Capital Commission, June 1982.
  • William S. Hunter (Jr.), Hunter's Ottawa scenery, in the Vicinity of Ottawa City, Canada, Ottawa, Wm. S. Hunter Jr., 1855. (Lithographies J.H. Bufford, Boston.)
  • Louise Leclerc, «Geology of the Chaudiere», in : Louise Leclerc et Jocelyn Guindon, Chaudière Historical Documentation: "First Round" Papers, Ottawa, National Capital Commission. Interpretation and Heritage Directorate Canada, 1982.
  • Service hydrographique du Canada, ministère des Pêches et des Océans, Rivière des Outaouais : Papineauville à Ottawa, Québec-Ontario, carte marine no 1515, 1/20 000, 1998, corrigée 2005-12-02.
  • Jeffrey Vaillancourt, Gilbert Prichonnet et Michel Lamothe, «Note de recherche : Études stratigraphique et sédimentologique de sites archéologiques du parc du Lac Leamy (Gatineau) de l’Archaïque à aujourd’hui.» Recherches amérindiennes au Québec, vol. 38, n° 1, 2008, p. 79-84. DOI: 10.7202/039749ar

samedi 7 juin 2014

Roches en plastique, made in Anthropocène


«Clastic plastiglomerate on Kamilo Beach [Hawaii]. Subrounded fragment containing basalt clasts, molten plastic, yellow rope, and green and red netting.» Capture d'écran d'une photo de l'article de Corcoran et al. (réf. plus bas) ; légende adaptée. (Je préfère citer le texte anglais plutôt que de produire une version française approximative.)


Ça devait arriver, avec tout ce que l'on jette dans l'environnement : la nature fabrique désormais des roches en plastique.

Ou, plus exactement, des conglomérats à ciment ou matrice en plastique.

La chose m'a été révélée par Aungus Chen : «Rocks Made of Plastic Found on Hawaiian Beach», via Pierre Barthélémy : «Des roches utilisent... du plastique pour se cimenter» (troisième item de la liste).

L'information première provient cependant d'un article du GSA Today :


An anthropogenic marker horizon in the future rock record (pdf)

Patricia L. Corcoran, Dept. of Earth Sciences, University of Western Ontario; Charles J. Moore, Algalita Marine Research Institute, Long Beach, California; and Kelly Jazvac, Dept. of Visual Arts, University of Western Ontario, London, Ontario. GSA Today, v. 24, no. 6, doi: 10.1130/GSAT-G198A.1.

Extrait du résumé de l'article :


«[W]e report the appearance of a new “stone” formed through intermingling of melted plastic, beach sediment, basaltic lava fragments, and organic debris from Kamilo Beach on the island of Hawaii. The material, herein referred to as “plastiglomerate,” is divided into in situ and clastic types that were distributed over all areas of the beach.»

À propos, comment dit-on plastiglomerate en français : plastico-conglomerat ? plastoconglomérat ?

On pourrait utiliser ces plastoconglomérats (terme, informel, que je préfère) comme symbole de l'Anthropocène (billet du 9 janv. 2012).