mardi 18 août 2015

Les chutes de Plaisance en 1862



Logan, W. E.; Map showing the distribution of Laurentian rocks in parts of the counties of Ottawa, Terrebonne, Argenteuil & Two Mountains, CGC, 1862.


Résumé

Séquelle du billet précédent.



Petit voyage dans l'histoire.

La carte de sir Logan (fondateur et premier directeur de la Commission géologique du Canada (CGC)) reproduite ici est la plus ancienne (1862) à montrer de façon un tant soit peu détaillée la géologie des rives de l'Outaouais inférieur entre Plaisance et le lac des Deux Montagnes.

On peut retrouver beaucoup des contours de cette carte ou de leurs éléments sur les plus récentes. L'importance des bandes de marbre (les plus évidentes sont en en bleu) me semble exagérée ; elles ne forment pas en réalité des corps continus capables d'envelopper les quatre corps de gneiss à orthoclase (beige pâle à brun) identifiés sur la carte. Mais ne chipotons pas ; c'est facile de critiquer, café à la main, cet ouvrage ancien après avoir disposé les cartes récentes, forcément plus détaillées et plus exactes, tout autour de soi. Gneiss et marbre appartiennent, selon Logan, au «Lower Laurentian», terme stratigraphique obsolète depuis des lustres.

(Ajout, 19 août 2015 : ces roches appartiennent à la province de Grenville, un milliard d'années et plus. La «Limestone Grenville Band» de Logan – justement celle qui est en bleu –, en est l'ancêtre, mais je préfère fermer cette parenthèse avant de perdre du vue son point final.)

La carte montre la bande de marbre (bleu), continue ou non, qui passe par les chutes de Plaisance (voir le billet précédent ; voir détail de la carte, plus bas). Les gneiss locaux selon Logan (rose et brun) regroupent les paragneiss, gneiss granitique, tonalitique, etc., de nos cartes modernes.

La Petite-Nation est dite River Chaudiere or La Petite Nation sur la carte (voir détail). La Commission de toponymie du Québec fait allusion à une ancienne Chaudière pour ce cours d'eau. Voir aussi Bouchette (1831), cité dans Baribeau, p. 23.

Je ne décris pas la carte de Logan plus en détail. Ceux qui veulent l'examiner à leur aise peuvent la télécharger gratuitement à partir du site de la CGC (GEOSCAN). Rendez-vous à la «Recherche avancée» et utilisez une combinaison des mots-clefs suivants : auteur : Logan ; no de la carte : 54 ; année : 1862 ; Provinces : Québec et Ontario.



Mais bref...,

... là où je voulais en venir : dans le fond, cette carte vieille de 153 ans aurait (presque) suffit à interpréter la géologie des chutes de Plaisance (marbre et gneiss granitiques). Bon, je ne vous interdis pas (et à moi non plus !) de consulter des documents plus récents (voir «Références»).


Références

  • Baribeau, Claude, La seigneurie de la Petite-Nation 1801-1854 : le rôle économique et social du seigneur. Les éditions Asticou enr., 1983, 168 p.
  • Dupuy H., Sharma K.N.M. et al., 1989, Carte de la région de Thurso-Papineauville. MÉRQ, MB 89 08, 1/20 000.
  • Énergie et Ressources naturelles du Québec, carte interactive des données Sigéom.
  • Logan, W E; Map showing the distribution of Laurentian rocks in parts of the counties of Ottawa, Terrebonne, Argenteuil & Two Mountains, Commission géologique du Canada, Carte géologique polychrome 54, 1862; 1 feuille, doi:10.4095/123567





Détail (entre la Baie Noire et Montebello) et détail annoté de la carte de Logan (1862) ; saisie d'écran, je suis désolé de la «qualité» de l'image affichée à 400 %. Largeur de la zone représentée : env. 20 km.
  • Bleu : marbre ;
  • Rose et brun : gneiss à orthoclase ; pour les autres formations, voir le document original téléchargeable (instructions dans le texte) ;
  • X : les chutes de Plaisance sur la Petite-Nation ;
  • Trait blanc : chemins Papineau et Malo entre Plaisance et les chutes ;
  • * * : River Chaudiere or La Petite Nation.

dimanche 16 août 2015

Fluctuat nec mergitur à Plaisance



Fig. 1. La Petite-Nation, vue depuis le pont des chutes de Plaisance (Québec). À l'avant-plan, un «radeau» de granite (tonalite) gris dont nous reparlerons. Visée ± sud, photo 14 août 2015.


Résumé

Aux Chutes de Plaisance (Québec), un grand radeau de granite (tonalite) est immobilisé dans une formation de marbre ductile. Roches de la province de Grenville, âgées d'un milliard d'années et plus.
Localisation
Chutes de Plaisance (Québec)
45.641089, -75.133912
Ailleurs dans le blogue, sujet similaire
10 déc. 2009, «Marbre : plis et plissottements»
Sites Internet (Ville de Plaisance)
Centre d'interprétation du patrimoine de Plaisance
Chutes de Plaisance
http://www.chutesplaisance.ca/
Photos
14 août 2015


Il y a un milliard d'années et des poussières, à plus de vingt km de profondeur dans l'écorce terrestre, des forces tectoniques capables de déplacer les continents ont comprimé un marbre et un granite*.

* Les roches locales sont principalement le marbre et plusieurs «granites» plus ou moins gneissiques (tonalite, monzonite, etc.). Ces savantes distinctions ne sont pas essentielles à l'exposé et nous nous contenterons d'employer le mot granite dans son sens le plus large. On trouve aussi du paragneiss et du quartzite.

La coexistence forcée de ces deux roches à accentué leurs différences de comportements. Le granite, solide, cassant, a résisté ou s'est rompu en éclats ; le marbre, ductile, souple, s'est plissé, insinué ici et là et a emporté avec lui des fragments du granite et d'autres roches.

Nous voyons maintenant ici, aux Chutes de Plaisance, figé dans la pierre (forcément), les conséquences de ces querelles de voisinage dans les profondeurs de l'écorce terrestre !

Une longue période d'érosion, entre un milliard et 600 millions d'années, a amené le marbre et le granite à affleurer à la surface.



Le «radeau» de granite


C'est ainsi, qu'immédiatement en aval du pont au dessus des chutes, formant un îlot, un «radeau» de granite flotte au dessus d'un marbre plissé et runabé. Le granite chevauche le marbre depuis un milliard d'années et n'a pas bougé depuis ni d'un pouce ni d'un cm !

Joli rafting immobile ! C'est pas demain que le radeau risque de chavirer ! Fluctuat nec mergitur (Il est battu par les flots mais ne sombre pas.)



Interprétation des photos

  • Bruns variés, noir, aspect feuilleté ou rubané, souvent plissé, semé de fragments de roches en relief : le marbre ;
  • Gris uni, aspect massif, toujours en relief par rapport au marbre : le granite (tonalite) ;
  • Divers, en relief dans le marbre, parfois rouillés : les fragments de roches dans le marbre peuvent être de natures variées : granites (dont la tonalite, bien sûr), paragneiss, quartzite, etc.

Note. – Dans un parc naturel, on ne recueille pas de fragments de roches à coup de marteau (de géologue ou non).



D'abord, le marbre et ses petites et moyennes enclaves



Fig. 2. Plissements du marbre (brun pâle, noir) vus du pont sur la Petite-Nation, soulignés par les fragments de roches plus résistantes à l'érosion qu'il transporte.


Fig.3. Beaucoup d'enclaves dans le marbre sont plissées de façon serrée. Les enclaves soulignent ainsi les déformations subies par le marbre. Le nord est à droite, comme l'indique la boussole.


Fig. 4. Plusieurs fragments de roche plongent littéralement dans le marbre, vers l'ouest (flèche rouge). Les géologues recherchent les indices de ce genre pour recomposer les mouvements de la croûte terrestre.


Ensuite, les contacts entre le marbre et le granite gris







Fig. 5, 6 et 7. Contacts entre le marbre plissé et le granite gris massif. Les contorsions de bandes de granite les font ressembler parfois à de la guenille froissée (fig. 5 et 6). (Rappelez-vous, le granite est en relief par rapport au marbre, facilement érodé.) Les fractures dans le granite ne se prolongent pas dans le marbre.


Enfin, le radeau de granite qui «flotte» sur le marbre.



Fig. 8. À droite : «radeau» ou couvercle de granite gris ; sous le granite massif, on aperçoit le marbre plissé et rubané qui le supporte (à droite du centre de la photo : voir photos suivantes).



Fig. 9. Le marbre sombre, rubané et plissé est ici mieux visible. Il supporte la masse de granite gris clair. L'érosion du marbre par l'eau, en laissant en relief les parties plus résistantes, fait ressortir la structure de la roche. Le granite, moins grignotable, se rompt blocs ou éclats selon des joints ou des plans de cassures. Il est possible que l'intervention humaine ait eu un rôle à jouer près du pont.



Fig. 10. Autre vue du «radeau» de granite avec, dessous, le marbre, plus sombre. À droite, le marbre, visible à l'air libre. Granite et marbre épousent un grand plis qui fait ployer le radeau vers le sud (vers la gauche).

mardi 11 août 2015

Bassin dans le calcaire de l'Île-de-Hull (Oups !)



Fig. 1. Travaux du chantier des Immeubles DSM du bassin Morin-Papineau-Montcalm dans un calcaire de l'Ordovicien moyen-supérieur (488-461 millions d'années), à Gatineau.
Le site est tout près de failles majeures et j'avais espéré en voir de belles déranger l'ordonnance des lits de calcaire, comme sur la rue Eddy, 400 m au SE (billet du 5 avril 2014, et carte, plus bas). Au lieu de spectaculaires ruptures, on a une ligne horizontale, nette et continue, entre le calcaire sombre parcouru d'entrelits de shale et le plus clair. [En réalité, les couches plongent légèrement ± vers l'W.]
Visée vers le NW. Photo 9 août 2015, sauf indication autre.


Résumé

Anciennes carrières dans un calcaire faillé de l'Ordovicien moyen-supérieur (488-461 Ma), plate-forme du Saint-Laurent.

Localisation

Angle des rues Montcalm et Gagnon, à Gatineau (anciennement Hull), Québec.

Ailleurs dans le blogue, sur le même sujet

5 avril 2014, «Calcaire faillé dans le Vieux-Hull»
6 juillet 2013, «Calcaires hullois : la carte» (et suivre les liens)

Photos

9 août 2015, sauf indication autre.


La Ville de Gatineau creuse un nouveau bassin (de collecte des eaux de pluie ?) sur le territoire de l'ex-Ville de Hull*.


* Voir «Correction», à la fin du billet !

Il aurait pourtant suffit d'aller un peu plus au nord pour dégager les anciennes carrières de calcaire maintenant comblées (voir la carte, plus bas).

Bon, j'avoue être de mauvaise foi ; il est probable que l'utilisation actuelle du sol ne permettait pas une autre solution.

Morale de l'histoire : l'ancienne Ville de Hull est une ville comblée (et creusée).


Cinquante teintes de gris, de brun de bleu...

Le chantier étant clôturé, je n'ai pu récolter d'échantillons. La roche locale étant généralement décrite comme du calcaire de teintes variées (gris clair ou foncé, bleu foncé ou brunâtre) entrelité ou non de shale (noir), je tiendrai jusqu'à nouvel ordre que nous avons là l'explication de la coupure entre le haut, sombre (calcaire gris-brun et shale) et le bas, clair (calcaire gris pâle que la poussière du chantier blanchit encore), des parois du bassin de l'excavation.

Selon Sanford et Arnott (2010), le calcaire (gris, bleu ou brun) appartient au groupe de Trenton de l'Ordovicien moyen et supérieur (461 à 488 millions d'années).


Une faille et des anciennes carrières

Je n'ai pas réussi à trouver l'exact équivalent de la configuration du bassin de l'excavation dans les carrières situées immédiatement au nord (voir la carte, plus bas). Il faut tenir compte du fait qu'une faille passe entre le bassin le chantier et les carrières (billet du 5 avril 2014, lien plus haut). Quoique, le rejet de part et d'autre de la faille n'est pas très important (le compartiment sud est abaissé de quelques m au point E de la carte) et ce décalage n'est pas nécessairement plus important que celui entre deux carrières plus ou moins profondes creusées à des niveaux différents.

Le bassin Morin-Papineau-Montcalm chantier (B sur la carte) est situé immédiatement au sud de la faille (F), dans le compartiment abaissé. Rien n'y paraît sur le terrain, ce qui ne doit pas nous alarmer, le trajet d'une faille est souvent plus capricieux que le tracé rectiligne que lui donnent les cartes.

La carrière la plus proche du bassin chantier est la carrière Morin (P4 sur la carte), travaillée sur un front de 60 m (étrange que rien n'en paraisse plus !) Parks (1916) en donne la coupe suivante, du haut vers le bas :


  • 1,80 m. — Lits d'une pierre brunâtre ; l'épaisseur des lits atteint 35 cm.
  • 6 m. — Pierre grise et brune entrelitée ; les bandes brunes dominent. Les lits atteignent 40 cm. 
  • Notes. - Les couches plongent vers le NW selon un angle bas [perceptible sur la photo 2a]. Le calcaire servait à produire de la blocaille et de la pierre concassée.


Sédimentation

La transition entre la sédimentation du calcaire clair inférieur et le sombre, entrelité de shale, s'est faite sans rupture ou discontinuité. La prévalence plus marquée des lits de shale vers le haut de la séquence enregistre le passage d'une sédimentation calcaire en eaux peu profondes, agitées par les marées et les vagues, à une dans un milieu plus calme et plus profond où les sédiments fins (argile) ont pu s'accumuler en couches distinctes. (Ajout 22 août 2015. – Toute la séquence s'est déposée sur le plateau continental, profond au plus de 200 m.) Des apports épisodiques de sédiments fins durant des moments d'accalmie ne sont pas non plus à exclure. Pour en dire plus, il faudrait un examen détaillé des parois du bassin de l'excavation.

Une sorte d'équivalent montréalais (groupe de Trenton) est visible ici (photo 3).


Ajout (11 août, après mise en ligne du billet)

Étant retourné voir le site, j'ai pu constater que les travaux, au pied de la paroi de la rue Montcalm (cf. fig. 1), s'attaquent à un banc de roche noire (shale ?) d'une épaisseur d'au moins 1 m.

Références

  • Parks, Wm.A., Rapport sur les pierres de construction et d'ornement du Canada, vol. III, province de Québec. Ministère des Mines, Division des mines, rapport 389, 1916, 405 p.
  • Sanford, B.V. et Arnott, R.W.C., Stratigraphic and structural framework of the Potsdam Group in eastern Ontario, western Quebec, and northern New York State, Commission géologique du Canada, Bulletin 597, 2010, 83 p.



Fig. 2a. Visée vers le SE ; rue Montcalm, à droite. La plongée ± W des couches est nettement perceptible. Aucune évidence de la faille qui passe tout près de l'endroit (voir la carte, plus bas). Photo suivante (fig. 2b), prise le lendemain (10 août) : détail. Le calcaire gris clair, sous la poussière du chantier, apparaît gris moyen en surface propre.






Fig. 3. Visée vers le SW. Vues sous cet angle, les formations paraissent horizontales.



Fig. 4. Le commentaire éditorial n'est pas de moi. Voir la «Correction» à la fin du billet (fig. 5) !



Carte 1. Quelques anciennes carrières de calcaire de la ville de Hull (maintenant Gatineau).
Fond : © Google ; annotations : © Henri Lessard, 2013-2015
B : bassin Morin-Papineau-Montcalm excavation décrite dans le billet ;
E : calcaire faillé de la rue Eddy (voir le billet du 5 avril 2014, lien plus haut) ;
F et ligne noire : l'une des principales failles qui découpent le socle. C'est le compartiment SW qui est abaissé (billet du 5 avril 2014) ;
A, G, P, U : anciennes carrières de calcaire (voir le billet du 6 juillet 2013, lien plus haut, pour la carte complète et les sources).


Correction (13 août 2015)


Fig. 5. Panneau des Immeubles DSM, rue Montcalm. Il était trop évident, je ne l'ai tout simplement pas vu !... Faut dire que j'ai découvert les travaux en venant de la rue Morin, derrière le chantier DSM, où le panneau de la fig. 4, celui du bassin Morin-Papineau-Montcalm, m'est aussitôt apparu. (On l'aperçoit d'ailleurs, à la droite du grand panneau, au fond, sous le feuillage des arbres.) Photo 13 août 2015.


Je ne suis pas si distrait que ça, finalement. En réexaminant mes photos, je me suis rendu compte que le panneau de la photo 5 n'était pas encore en place le 9 août, jour de ma première visite du chantier. Voyez les photos 1 et 3, datée du 9, où il est absent alors qu'on devrait l'apercevoir s'il avait été installé à cette date. Le panneau apparaît toutefois, de dos ou de profil, sur les photos prises à partir du 10 août.


Fig. 6. Celle-ci ne m'avait pas échappé (à gauche sur la photo 5). Photo 11 août 2015.


dimanche 2 août 2015

Se fier à la carte ou au terrain ?



Site A, Impasse-de-la-Coulée, Cantley (Québec) ; voir cartes 1 et 3. Marbre gris et granite blanc rouillé, typiques du secteur (cf. cet ancien billet sur le marbres sculptés de Cantley). Photo 26 juillet 2015.


Résumé

Métasédiments, diorite et granites de la province du Grenville (partie de Bouclier canadien, roches âgées d'un milliard d'années et plus) ; l'auteur du blogue s'émerveille naïvement de la concordance de la carte géologique avec la réalité.

Localisation

Cantley, au nord de Gatineau (Québec), secteur de la rue du Contrefort
45.539338, -75.777882

Autres billets sur Cantley

«Migmatites de Cantley» (sablière, route 307), 7 nov. 2009
«Marbre sculpté de Cantley» (sablière, route 307), 11 nov. 2009
«Filons à Cantley» (route 307), 14 juillet 2010
«Intraordinaire à Cantley» (rue Noémie), 21 nov. 2013
Mine Blackburn, Cantley (deux billets)

Photos 

26 juillet 2015


La carrière d'un géologue amateur est semée de bouderies et de réconciliations avec les cartes géologiques. J'ai déjà parlé dans un ancien billet de ces documents, de leurs extrapolations intempestives, de leurs accès de myopie, de leur presbytie mal à propos, de leur penchant épisodique à la contradiction, de leurs inexplicables blancs...

Or, il arrive qu'une carte tombe juste, à la grande surprise de l'utilisateur. Le cas n'est pas si rare, mais, dans certains contextes, il mérite d’être signalé.

Des secteurs de Cantley, au nord de Gatineau, sont offerts au développement domiciliaire. C'est a) dommage pour l'environnement et b) une aubaine pour la géologie.

Témoin cette zone traversée par une bande de diorite orientée SW-NE (carte 1, Énergie et Ressources naturelles du Québec). J’en avais recherché en vain des affleurements dans les années 1990 et 2000 avant d'abandonner la partie. (Des affleurements de la diorite étant accessibles plus au nord, je ne renonçais pas à grand chose en allant voir ailleurs si la diorite y était.)

La diorite, pour ceux qui sont déjà sur le point d'aller consulter Wikipedia, est une roche plutonique intermédiaire entre le granite (clair et léger, riche en silicium et en aluminium) et le gabbro (sombre et lourd, riche en magnésium et en fer). 

La carte d'Énergie et ressources est basée, pour la région de Cantley, sur une carte complétée en 1955 par René Béland à partir d'observations récoltées sur le terrain en 1951 (carte 2). Cette carte géologique reste encore la seule à couvrir tout le comté de Gatineau.

À force de rentrer bredouille de mes expéditions, j'en étais venu à la conclusion que cette bande était une fiction née de la fusion en un seul corps de lentilles isolées et discontinues de diorite. Bref, c'est comme si, au lieu d'une ligne, on avait des pointillés et des tirets espacés. Rien d'anormal à ce que la vision de la géologie dépende de l'échelle considérée, ce qui est vrai vu à la loupe ne l'est plus nécessairement avec le recul.

M. Béland, à l'époque, avait dû arpenter des collines boisées pour relever les affleurements. De traverse en traverse, il était parvenu à se faire une bonne idée de la géologie de l'endroit, au prix, m'avait-il semblé, d'un certain flottement dans le tracé des formations. Mes propres entreprises, plus modestes, il faut le dire, s'étaient toujours prudemment limitées aux chemins praticables.

Or, la carte, après parcours des nouvelles rues, s'avère extraordinaire juste, du moins pour le secteur centré sur la rue du Contrefort (cartes 1 et 3). La mince bande de marbre gris, lesté de granite blanc rouillé, en A, qui n'aurait pu être qu'une hypothétique extrapolation, est bien réelle. Mieux, le paragneiss rubané, recoupé de granite, affleure comme il se doit en B, à quelques mètres du contact paragneiss/marbre tracé par Béland. De la haute précision, vous dis-je, aucun «flottement dans le tracé» ! Mais qui donc avait bien pu calomnier à ce point cette carte et son auteur ?

(Merci à Michel Lapointe, http://collectionneurdinsectes.com/, qui nous a permis d’entrer sur son terrain examiner «ses» roches.)

La bande de diorite, que j'avais cherché en vain est bien là, au point C. Honte à moi qui avait osé douter de M. Béland ! Des masses et de minces filons de granitique recoupent la diorite en proportions variables.

La seule retouche que je ferais à la carte serait de faire passer une lentille de skarn (voir le billet du 16 févr. 2012) au point D, endroit où l'excavation du roc pour le sous-sol d'une maison a révélé du granite rose et un skarn vert à mica. C'est un peu la géologie de la mine d'apatite et de mica Blackburn, au nord du secteur (voir les billets sur la mine Blackburn, lien dans le Résumé) qui est dupliquée ici.

Enfin, en E, rue de l'Oasis-des-Carrières, survient le paragneiss rubané illustré au billet précédent.

Et le granite ? Pourquoi n'est-il pas cartographié alors qu'il en a partout, même dans la diorite ? Parce qu'il y en a partout, justement. Le granite (on devrait dire «les granites», il y en a de plusieurs générations) imprègne, infiltre, envahit, découpe toutes les formations. Sauf là où il s'en est accumulé assez pour former un corps appréciable - à l'exemple de la diorite qui s'est infiltrée en une longue bande continue entre le marbre et le paragneiss - on ne le figure pas. Si l'on dessinait un point ou un trait à l'emplacement de chaque masse ou filon de granite, on ne verrait plus rien. (Voir le billet du 7 nov. 2009 sur les «migmatites de Cantley», lien dans le Résumé.)

Bref, c'est pas parce que c'est omniprésent que c'est cartographié et ce n'est pas non plus parce que c'est cartographié que ça saute nécessairement aux yeux.

Pour répondre à la question qui coiffe ce billet, «se fier à la carte ou au terrain ?», je dirai : se fier à l'expérience qui s'acquiert en confrontant les cartes et le terrain.

Merci à M. Béland pour son excellent travail que je ne calomnierai plus !



Carte 1. Énergie et Ressources naturelles du Québec, carte interactive des données Sigéom (détail) ; la géologie du secteur est tirée de Béland, 1977 (1955) (cf. carte 2).La diorite (5, en brun) s'est installée de façon concordante entre les bandes de métasédiments.

Légende (adaptée et simplifiée)
  • Protérozoïque, Province de Grenville ( un milliard d'années et plus). L'ordre numérique n'implique pas d'ordre chronologique.
    1 (bleu). Marbre gris ; 2 (beige). Paragneiss ; 3 (jaune). Quartzite ; 4 (rose pâle). Roche calco-silicatée ou skarn ; 5 (brun). Diorite ; 6 (rosé). Orthogneiss et migmatite.
      • Quaternaire
        Fond gris. Argile marine
          A-E. Sites illustrés dans le présent billet ;  
          20121125x. Voir le billet du 14 juillet 2010, lien dans le Résumé.




          Carte 2. Extrait du travail original (Béland, 1955) couvrant le même secteur de Cantley que la carte 1. Le réseau routier était moins développé à l'époque. 



          Carte 3. Détail de la carte 1.


          Référence

          • Béland R., 1977 (1955) — Région de Wakefield. MRNQ, DP 461, 91 p., avec carte au 1/63 360 (Région de Wakefield : Comté de Gatineau, Québec. Géologie 1951).





          Site B, Impasse-de-la-Coulée. Paragneiss et quartzite rubanés. Un filon de granite non examiné recoupe le tout en diagonale, en haut à droite. La boussole pointe vers le nord, vers la droite. Les formations suivent la direction SW-NE comme l'indique les cartes. (Merci à Michel Lapointe, http://collectionneurdinsectes.com/, de nous avoir permis de prendre des photos sur son terrain). Photo 26 juillet 2015. (Voir les liens 3 et 4 dans le Résumé pour des sites voisins semblables.)



          Site C, rue du Contrefort. Diorite grise, en cassure fraîche. De minces filons de granite rose la recoupent. Le granite est plus abondant ailleurs. Photo 26 juillet 2015.



          Site D, rue de l'Oasis-des-Carrières. Granite rose recoupant une roche calco-silicatée verte (cette dernière non visible). La géologie du l'endroit devait rappeler celle de la mine Blackburn, plus au nord (voir les billets sur la mine Blackburn, lien dans le Résumé). Photo 26 juillet 2015.



          Site E, rue de l'Oasis-des-Carrières. Paragneiss rubané parcouru de sills de granite. Voir billet précédent (26 juillet 2015). Photo 26 juillet 2015.

          dimanche 26 juillet 2015

          Banal paragneiss qui se distingue


          Fig. 1. Affleurement d'un paragneiss gris sombre (pâle en surface altérée), rue de l'Oasis-des-Carrières, Cantley (Québec). Le paragneiss est recoupé de granite et de veines de quartz. Photo 26 juillet 2015 ; visée vers le nord.


          Résumé

          Paragneiss gris rubané, à Cantley (Québec) ; province de Grenville du Bouclier canadien (plus d'un milliard d'années). Il s'agit d'un affleurement tout à fait banal.
          Localisation
          Rue Oasis-de-la-Carrière, Cantley (Québec).
          45.537393, -75.773909
          Photos
          26 juillet 2015.


          C'est la seconde fois que je consacre un billet à la «banalité» d'un affleurement de Cantley. Mille excuses aux habitants de cette municipalité qui nous accueillent toujours avec courtoisie même quand nous parcourons leurs rues et chemins marteau de géologue à la main et qui ne manquent jamais de nous s'intéresser à nos «travaux», mais certaines choses sont si banales, si peu caractéristiques par elles-mêmes qu'elles deviennent emblématiques de toute la catégorie à laquelle elle appartiennent.

          Être si peu extraordinaire, être si ordinaire, devient extraordinaire. Pour vous distinguer, supprimez tout ce qui vous distingue.  

          Cet affleurement dégagé par la construction de la rue de l'Oasis-etc* pourrait servir d'affleurement type pour la région. Du moins pour les paragneiss. Selon Béland (1955, p. 16), la minéralogie des paragneiss de Cantley dominée par un assemblage de quartz, feldspath[s], biotite, hornblende et hypersthène. D'après ce que je constate sur le terrain, les minéraux sombres (biotite, hornblende et hypersthène) l'emportent sur les minéraux clairs (quartz et feldspaths). Il faut en juger d'après sur les cassures fraîches, et non d'après les surfaces altérées par une longue exposition à l'air et à l'eau.

          * J'imagine un hypothétique Jean-Philippe Landreville-Delarigaudy habitant cette rue de l'Oasis-des-Carrières : lui faut-il deux cartes d'affaires ?

          Pour un autre affleurement type («banal»), voir le billet du 21 nov. 2013, «Intraordinaire à Cantley». Voir également celui consacré à un site voisin (moins banal celui-là), «Filons à Cantley», daté du 14 juillet 2010 (fig. 5, plus bas).

          Référence

          • Béland, René, Région de Wakefield : rapport final. MRNQ, DP-461, 1977 (rédigé et remis au Ministère en 1955), 91 p., avec une carte (1/63 360).


          Fig. 2. Gros plan. Paragneiss sombre en cassure fraîche, granite orangé concordant. Selon Béland (1955), il s'agirait d'un gneiss à biotite, hornblende et hypersthène pour les minéraux noirs.

          Fig. 3a. Autre gros plan de l'affleurement ; bandes de gneiss et de granite. L'altération de la surface atténue les couleurs. (Un éclat, en haut, au centre, montre la vraie couleur (noire) du paragneiss.) Photo 26 juillet 2015.


          Fig. 3b. Détail de la photo précédente. Allure lenticulaire des bandes claires (intrusions de quartz et/ou granite) et jaunâtres.


          Fig. 4. Les couleurs sur la partie supérieure de l'affleurement sont plus justes. Paragneiss noir rubané ; intrusion blanche (granite ou quartz) concordante à droite ; à gauche, en haut, une autre intrusion blanche s'installe en découpant le paragneiss. Photo 26 juillet 2015. Voir le billet du 14 juillet 2010 (lien sous la fig. 5) pour d'autres détails.


          Fig. 5. L'affleurement de la rue de l'Oasis est dans la continuité de celui que j'ai déjà décrit dans un autre billet datant du 14 juillet 2010. Photo 13 juillet 2010.