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dimanche 3 mars 2013

Chaudières : notes tardives


Carte 1. Les chutes des Chaudières, rivière des Outaouais (Leclerc ; 1982)
Version «au propre» d'une esquisse qui illustre le rapport de Leclerc et Guindon (1982) ; échelle
 et contours très libres, comme l'indique le titre original : «Approximative position of fault lines in
the Chaudiere area». J'ai pris soin de rétablir la distinction entre failles avérées et failles supposées. 
Notez que celle qui passe tout juste en amont des chutes des Chaudières devrait être en réalité 
beaucoup plus à l'ouest. Il apparaît risqué d'appareiller failles et topographie, certaines se
manifestant par des «creux» (chenaux), d'autres, par des «bosses» (îles).
Légende selon mes annotations de la carte 2 (Wilson, 1938).
FM : Faille Montcalm* ; 1. Barrage des Chaudières ; 3. «Grand Chenal»*, traversé par une 
faille supposée ; 4. Ruisseau de la Brasserie ; 6. Péninsule traversée par la FM.
* Mon appellation : voir billet du premier janvier 2013.


Préambule

Le présent billet est une sorte de compilation de notes de lecture venues trop tard et impossibles à intégrer dans mes autres billets.

N'y cherchez donc pas un exposé complet et cohérent, voyez plutôt mon billet du premier janvier 2013, qui tente d'expliquer l'origine des chutes des Chaudières sur l'Outaouais, entre Gatineau et Ottawa. En fait, il s'agit plutôt de «notes à moi-même».

Sinon, pour résumer les choses très brièvement, disons simplement que la rivière des Outaouais coule à l'endroit des chutes sur un lit formé de strates horizontales de calcaire (Ordovicien, 488-444 millions d'années). L'influence conjuguée de reliefs hérités d'avant les glaciations (ex. Colline du Parlement), de failles nombreuses et de l'érosion fluviatile explique la formation et la persistence de ces chutes.


* * *



La Commission de la capitale nationale (CCN) a commandé dans les années 1980 plusieurs études consacrées au site des Chaudières sur l'Outaouais, entre Hull (aujourd'hui Gatineau) et Ottawa, en vue du réaménagement du secteur (musées, panoramas, etc.) Ces volumineux rapports intéresseront davantage les amateurs d'archéologie industrielle. Peu de résultats concrets on suivit leur publication. J'y ai glané cependant plusieurs éléments intéressants sur la géomorphologie du site.


Les failles

Leclerc (1982) affirme que la faille Hull-Gloucester (FHG sur la carte 2), située à plus d'un km en amont des chutes, serait responsable de l'existence des petits rapides des Chaudières qui s'étendent sur plusieurs km en amont de cette faille.

Dans sa conclusion, elle soutient en outre que la présence des chutes des Chaudières s'explique par la présence ou l'action de failles :

«The faulting resulting in the Chaudière Falls has given man the opportunity to use the water power to produce energy (mechanical or hydro-electrical) (p. 6).»

Commentaire. – Cette conclusion n'est ni affirmée ni même suggérée dans le corps de l'exposé de Leclerc (1982). La faille Hull-Gloucester (FHG), la faille majeure la plus proche des chutes ne figure d'ailleurs pas sur la carte des failles qui illustre son rapport (carte 1). (Notez que la faille qu'elle fait passer à l'ouest des chutes n'est pas la FHG ; comparez sa carte avec les cartes 2 et 3.)

Il ne faudrait ni exagérer ni sous-estimer le rôle des failles dans la topographie régionale. Si certaines se manifestent par des creux (chenaux), d'autres forment bosses (îles) ou ne se remarquent pas (voir la propre carte de Leclerc), l'érosion ayant arasé les disparités depuis l’époque où elles ont joué pour la dernière fois (Crétacé, 110 millions d’années). Dans le cas de la FHG par exemple, le rejet, côté SE de la faille abaissé, atteint 550 m, ce que nul ne devinerait en regardant le paysage !

De toute façon, à Gatineau comme n'importe où le long de l'Outaouais, nous sommes toujours près d'une faille, entre deux failles ou cernés par des failles quand nous ne sommes pas sur une faille. Il nous faudrait des chutes ou de rapides partout.


Carte 2. Détail annoté de la carte de Wilson (1938)
Les couleurs et les nombres de la carte originale renvoient aux différentes variétés 
de roches sédimentaires du Paléozoïque (calcaire, shales, grès) qu'il est inutile de détailler ici.
Légende (adaptée) : lignes ondulées continues : failles avérées ; discontinues : failles supposées.
FHG : Faille Hull-Gloucester ; FM : Faille Montcalm*; 1. Barrage des Chaudières ; 2. Tranchée des
Chaudières* ; 3. Faille ENE et «grand chenal»* ; 4. Ruisseau de la Brasserie ; 5. Une baie et des 
îles sur le passage de la FHG ; 6. Péninsule traversée par la FM.
* Mon appellation ; voir billet du premier janvier 2013, lien plus haut.


Leclerc retient davantage mon attention ici :

«The intense faulting produced the particular characteristics of the Chaudiere area but the continuing movement of the rock masses creates the need of controlling the shifting. Steel pins have been imbedded along the fault to inhibit movement wich could have disasterous results on the Chaudiere dam structure (p. 3).»

Commentaire. – Il aurait été utile de préciser ici ce qu'il faut entendre par «fault» : le relâchement de joints horizontaux superficiels, de simples pop-ups (voir Wallach et al.) ou les grandes failles régionales, comme la FGH, qui découpent le socle en profondeur ? N'empêche, des morceaux du socle «brochés» pour qu'ils restent en place...

L'orthodontie tectonique, une nouvelle disciple ?


* * *



Ce passage emprunté à un autre rapport de la même série (Haig, 1982), aurait pu servir de légende à la carte de Leclerc (1982 ; carte 1 de ce billet) :

«This fault [faille Hull-Gloucester] extended east and south across the Ottawa River to the Rideau Falls [sic*] and the Prince of Wales Falls**. [...]

This major fault [faille Hull-Gloucester] shaped the rock bed of the Ottawa River above the Chaudière Falls into a semi-cone configuration. The base of the cone is some two miles upriver of the Chaudière Falls with the apex forming the lip of the falls. Prior to construction of the Chaudière Dam, this extraordinary funnel acted to compress and propel the river forward intil the waters were ejected forcibly over the falls to hammer violently upon deeply rooted rock below. The persistent abrasive action of this torrent of water formed the rock at the base of the falls into the shape of a bowl, or cauldron (p.3).»

* Cette phrase n'a aucun sens, sauf à lire «Chaudière Falls» au lieu de «Rideau Falls».
*Prince of Wales Falls : chutes Hog's Back, où le socle, faillé et basculé, affleure.

Commentaire. – L'auteur semble amalgamer en un seul faisceau les failles qui se trouvent en amont des Chaudières pour constituer sa «major fault», la faille Hull-Gloucester, au sens strict, devenant la branche principale de plusieurs.


Recul des chutes

Selon Johnston (1917), déjà cité ici, les chutes actuelles sont à 400 m en amont de leur position originale :

«The principal fall in the Ottawa river occurs at Chaudiere falls at Ottawa where the water falls over a low escarpment of Trenton [Ordovicien] limestone. A series of narrow gorge-like channels below the falls, the largest one being occupied by the main volume of the river, shows the distance the falls have receded in post-Glacial time. The total distance is only about one-quarter mile [400 m]. The maintenance of the falls is owing to the well jointed character of the rocks which permits large masses to be separated by widening of the joints and finally to be worn away, leaving a still nearly vertical front over which the water falls. The general uniformity of hardness of the beds, however, has prevented a rapid recession of the falls (Johnston, 1917 ; p. 8-9 ; le gras est de moi).»

Le «largest gorge-like channel» correspond à mon «grand chenal», no 3 sur la carte annotée de Wilson (1938 ; carte 2 ici).

Commentaire. – Les propos de Leclerc (1982) et de Johnston (1917) ne s'excluent évidemment pas, érosion et failles étant à tenir en ligne de compte. Mais expliquer la genèse des chutes en oubliant qu'elles n'occupent plus leur endroit d'origine me semble périlleux. (Dans mon billet du premier janvier, j'interprète le texte de Johnston en supposant que les Chaudières ont créé le grand chenal en reculant à partir du point 6 (carte annotée de Wilson) – lequel coïncide, eh oui, avec une faille, la faille Montcalm (FM).)


Carte 3. Williams et al. (1984)
Aperçu des nombreuses failles qui découpent le socle de la région d'Ottawa. Cette carte étant un
document de la Commission géologique de l'Ontario, les failles (lignes ondulées) semblent épargner le
Québec ; j'y ai prolongé en rouge celles qui sont mentionnées dans le texte. Les nombres de la carte
originale renvoient aux différentes variétés de roches sédimentaires du Paléozoïque (calcaire, shales,
grès) qu'il est inutile de détailler ici. L'omniprésence des failles prévient contre la tentation facile de
coupler les chutes des Chaudières à une faille en particulier.
Légende selon les annotations de la carte 2.
FHG : faille Hull-Gloucester ; FM : faille Montcalm* ;
1. Barrage des Chaudières (son croissant est souligné en rouge) ;  
3. «Grand Chenal»* ; 4. Ruisseau de la Brasserie ; 6. Péninsule traversée par la FM.
* Mon appellation ; voir billet du premier janvier 2013, lien plus haut.


Contours des îles et des rives

«The island contours have changed through the years and the island area has increased due to the lowering of the water level with the dam and to the building of cribbed wharves.

Also many small islands have disappeared. Some were submerged when the water rose up-river from the dam when the latter was built, and at least one was destroyed so as to to better the flow of water (Coffin Island).

«The widening and deepening of water channels, and the widening and subsequent filling of the Wright slide have also transformed the original land configuration (Leclerc, 1982 ; p.4-5).»

Commentaire. – Les îles (ou l'île, dépendant du niveau de l'eau) Russell, en amont du barrage, disparues depuis au moins 1925 1938, ainsi que mon «pot-de-fleurs», font sans doute partie des îles noyées et détruites.


Conclusion

Il est difficile de conclure en l'absence de tout exposé. Je n'aurais pas publié ces «notes à moi-même» sans l'utilité que je trouve à les réunir en un seul endroit.


Références

  • Robert Haig, «Les portages de la Chaudière», in : Ken Desson & Associates, The Industrial History of the Chaudiere: A Collection of Manuscripts & Bibliographical Notes. Ottawa, National Capital Commission, Prepared for Interpretation and Heritage Directorate, National Capital Commission, 1982.
  • W.A. Johnston, Pleistocene and Recent Deposits in the Vicinity of Ottawa, With a Description of the Soils. Commission géologique du Canada, Mémoires 101, 69 pages, 1917, avec carte 1662 (1/63 360).
  • Louise Leclerc, «Geology of the Chaudiere», in : Louise Leclerc et Jocelyn Guindon, Chaudière Historical Documentation: "First Round" Papers. Ottawa, National Capital Commission, Prepared for Interpretation and Heritage Directorate, National Capital Commission, 1982.
  • Joe Wallach, K. Benn et R. Rimando, «Recent, tectonically induced, surficial stress-relief structures ine the Ottawa-Hull area, Canada.» Revue canadienne des sciences de la Terre, vol. 32, 1995, p. 325-333.
  • Williams, D.A., Rae, A.M., and Wolf, R.R. Paleozoic Geology of the Ottawa Area, Southern Ontario. Ontario Geological Survey, Map P.2716, Geological Series-Preliminary Map, scale 1:50 000, 1982.
  • Wilson, A E, Ottawa Sheet, East Half, Carleton and Hull Counties, Ontario and Quebec. Commission géologique du Canada, carte 413A, 1938, 1 feuille (1/,63 360) 

    dimanche 17 février 2013

    Chaudières et pot-de-fleurs : suite dominicale


    Quoi de plus approprié durant le repos dominical que de s'occuper de ses pot-de-fleurs ?

    D'autant plus que le mien (billet du 5 décembre 2012) est décidément bien dégarni, à en juger d'après cette nouvelle image que je vous en offre plus bas.

    Mais puisque mon pot-de-fleurs n'est pas un pot-de-fleurs (billet du 20 janvier 2013), personne ne me tiendra trop rigueur de mon apparente négligence à son égard.

    Petit pot-de-fleurs, quand donc te petit-pot-de-fleureras-tu ?


    * * *


    «Pot-de-fleurs» en aval de l'Union Bridge (pont des Chaudières), rivière des Outaouais,
    par Thomas Burrowes (1831). Le pot-de-fleurs est l'îlot plat et dégarni, en aval du pont.
    À l'arrière plan, les chutes de la Grande Chaudière.

    Titre original : 
    Wooden Truss Bridge, erected 1829-39 by Lieut. Col. J. By, R. Eng. Rs 
    at the Chaudiere Falls, Ottawa River: Span 212 feet, 1831
    Aquarelle, par Thomas Burrowes
    Archives publiques de l'Ontario, I0002125, C 1-0-0-0-8

    «Avec grande difficulté, un pont à poutre triangulée 
    enjambant les chutes de la Chaudière a été construit (peint en 1831).»


    * * *


    Les chutes de la Grande Chaudière vue depuis l'Union Bridge, par Thomas Burrowes (1831). 
    Le niveau des eaux est ici assez bas ; par d'autres temps, seules quelques pointes des bancs de calcaire
    émergent et la rivière se précipite dans la «chaudière» de trois côtés à la fois.

     Titre original : The Great Kettle, Chaudiere Falls; 
    taken from the Centre of the Truss Bridge, 1831
    Aquarelle, par Thomas Burrowes
    Archives publiques de l'Ontario, I0002124, C 1-0-0-0-7


    * * *


    Ces reproductions et le passage cité sont tirés de «Témoin oculaire : Thomas Burrowes au canal Rideau», site des Archives publiques de l'Ontario. Sur cet artiste-ingénieur, voir aussi cette biographie (pdf), par Brian S. Osborne.



    * * *


    AJOUT. – Même site, (presque) même angle, quarante ans plus tard, pour le plaisir de la comparaison avec la seconde aquarelle de Burrowe.


    William James Topley, ca 1870
    Bibliothèque et Archives Canada, PA-028569, no MIKAN 3326175


    mercredi 5 décembre 2012

    Pot-de-fleurs aux Chaudières


    Mise en page revue le 31 mai 2020. Menues retouches au texte.



    Chaudière Falls, Philemon Wright's on the Ottawa, John Elliott Woolford, 1821 ; 14,9 x 23,8 cm, aquarelle [...] ; Musée des Beaux-Arts du Canada, no 23440 (lien). Un pot-de-fleurs, couronné de végétation, subsiste, tout droit à l'aplomb en aval des chutes.


    Ce billet a une suite qui nuance certaines affirmations.

    Il semble qu’il existait au début du XIXe siècle un pot-de-fleurs sur la rivière des Outaouais, en aval des chutes des Chaudières, entre les actuelles villes d’Ottawa et de Gatineau.

    Pot-de-fleurs : pilier résiduel résultant du démantèlement d’une formation rocheuse par l’action érosive de l’eau et des vagues. Souvent, la végétation prend racine à leur sommet, d’où ce surnom. Les monolithes bien connus du parc national de l'Archipel-de-Mingan, au Québec, sont des sortes de pots-de-fleurs, la plupart chauves. (Voir aussi la Flowerpot Island, dans la Baie Georgienne, en Ontario.) Pour la justesse de ce terme dans ce contexte, voir aussi les commentaires à la fin du billets.

    C’est en cherchant de vieilles représentations de la région de l'Outaouais dans Internet que j'ai découvert la thèse de Louise Nathalie Boucher, Interculturalité et esprit du lieu : les paysages artialisés des chutes des Chaudières (Univ. d'Ottawa, 2012), document qui m'a mené à une seconde découverte, celle de notre pot-de-fleurs local. Il apparaît sur deux aquarelles de John E. Woolford, réalisées en 1821 (Boucher, fig. 4 et 19, pages 44 et 89 ; l'une d'elles est reproduite au début de ce billet.)

    Cette potiche fleurie a dû s'écrouler très tôt après l'exécution des aquarelles, puisqu'il semble n'en exister aucun autre témoignage, du moins à ma connaissance, pas même pour en rappeler l'existence. [Voir le billet du 8 juin 2014.]

    Les chutes, hier...

    « [...] Il y a quantité de petites îles qui ne sont que rochers âpres & difficiles [...] L'eau tombe à un endroit d'une telle impétuosité sur un rocher, qu'il s'y est encavé par succession de temps un large & profond bassin : si bien que l'eau courant là dedans circulairement, & au milieu y faisant de gros bouillons, a fait que les Sauvages l'appellent Asticou, qui veut dire chaudière [Le saut de la Chaudière]. Cette chute d'eau mène un tel bruit [...] qu'on l'entend de plus de deux lieues. Les Sauvages passant par là, font une cérémonie [...] » (Tiré des Voyages [...] de Champlain, 1613.)
    « Le point le plus historique de l’Ottawa [de l’Outaouais] est sans doute la chute de la Chaudière. [...]
    Le premier saut se nomme la grande Chaudière d’après la forme de l’endroit où l’eau se précipite. Juste au-dessus de celle-ci, l’eau se contracte dans une passe étroite et le courant devient très rapide. Plusieurs îles obstruent le passage et la rivière prend une apparence formidable, l’eau bondissant de rocher en rocher après avoir passé par-dessus un mur de roc qui semble fermer la rivière à cet endroit. La plus grande partie de l’eau passe et tombe d’un rocher, qui a la forme de deux tiers de cercle, dans un gouffre qui a plus de trois cents pieds [90 m] de profondeur. À l’extrémité nord se trouve comme une caverne (1) formée dans le roc du rivage et nommée petite Chaudière ou trou du diable ; l’eau y coule dans un souterrain pour sortir plus loin dans la rivière. Du côté sud s’écoule un peu d’eau par le Chenal perdu. Aujourd’hui les usines qui y sont construites de chaque côté masquent et défigurent la beauté de cette chute si vantée par les anciens voyageurs (2). » (Lucien Brault, Ottawa : capitale du Canada de son origine à nos jours. Les Éditions de l’Université d’Ottawa, Ottawa, 1942, p. 32-33.)
    (1) Cette intrigante caverne, signalée encore dans un autre témoignage qui suit immédiatement, n’a jamais été décrite, à ce que je sache.
    (2) La rive ontarienne a été aménagée depuis la parution de ce texte, sans rendre les chutes mieux visibles.

    « ‘‘À la fonte des neiges [relate Henry (3)] ou au cours des périodes de pluie, un remous, une accumulation d’écume, à un endroit particulier du gouffre, m’ont fait soupçonner l’existence, dans le fond, d’une ouverture par laquelle l’eau se fraie un passage souterrain.’’ Ce passage souterrain où l’eau s’engouffrerait pour retourner à l’Outaouais un peu plus bas, en a intrigué plus d’un. Un homme y aurait même été englouti pour en ressortir vivant et raconter son aventure (4).
    Henry attribue le nom de chaudière à la poussière d’eau qui se dégage de la chute sous forme de nuage, comme la vapeur d’une bouilloire. ‘‘Son nom est motivé par le brouillard, la vapeur, qui s’en dégage,’’ dit-il. Il appelle la chute ‘‘the great kettle’’, littéralement la grosse bouilloire, le gros chaudron. C’est d’ailleurs ce que voulait dire le nom indien d’Asticou, que Champlain n’a fait que traduire quand, s’arrêtant à cet endroit, il lui a donné le nom de Chaudière.
    Le chevalier de Troyes [en 1686] nous fournit une autre explication de ce toponyme. Il faudrait l’attribuer, selon lui, à la présence d’un trou en forme de chaudière qui se serait creusé avec le temps sous l’action de l’eau tombant sur les rochers(5). Citons ce passage du journal de l’expédition à la baie d’Hudson : ‘‘… portage de la Chaudière que les voyageurs ont ainsi nommé, parce qu’une partie de la rivière qui tombe parmi une confusion affreuse de rochers, se jette dans un trou d’une de ces roches faite en forme de chaudière dont l’eau s’écoule par dessus.’’ » (Guillaume Dunn, Les forts de l'Outaouais. Éditions du Jour, Montréal, 1975, p. 76-77.)
    (3) Alexander Henry, Travels and Adventures in Canada and the Indian Territories between the Years 1760 and 1776, cité par Dunn.
    (4) Revoici cette caverne, toujours aussi énigmatique. On sait qu’il existe des cavernes dans le lit de l’Outaouais, beaucoup plus en amont, près de l'île aux Allumettes, dont la formation remonterait à la dernière glaciation. À propos de celle des chutes des Chaudières, on en dit pas grand mot : la région est pleine de ces choses à peine décrites que déjà oubliées... [Voir le billet du 15 décembre 2012 à propos de ces cavernes.] Quant à l'anecdote de l'homme rescapé de son passage dans la caverne, sorte de Jonas après la lettre, qu'il me soit permis d'exprimer mes doutes...
    (5) S'agirait-il d'une... marmite ? [Voir mon billet sur la marmite des Allumettières.]

    ... et aujourd'hui

    Harnachées, environnées par des installations industrielles vétustes, les chutes sont peu visibles, de la rive gauche comme de la rive droite de l'Outaouais. L'hémicycle formé par le barrage en ferme la vue depuis l'amont et les côtés ; en aval, une vue platement frontale est possible entre des poutres d'acier, depuis le pont des Chaudières, lieu peu propice à l'observation. [Voir le billet du 9 décembre 2012, « Invisible nombril ».]

    Les chutes des Chaudières, autrefois splendides, aujourd'hui domptées et cachées...

    Un peu de géologie cassante

    Une faille d’importance régionale, la faille Hull-Gloucester, coupe les calcaires ordoviciens env. 1 km en amont des chutes des Chaudières, du NW vers le SE. Tout le secteur est d'ailleurs traversé par des failles secondaires, d'orientation diverses. Aucune cependant ne semble expliquer la dénivellation des chutes des Chaudières, ni le « profond bassin » décrit par Champlain.



    Carte : Wilson, A E, 1938, Ottawa Sheet, East Half, Carleton and Hull Counties, Ontario and Quebec. Commission géologique du Canada, Carte 413A, 1 feuille (1/,63 360) doi:10.4095/107511.
    Géologie d'une partie de la ville de Hull (aujourd'hui Gatineau), au Québec, et d'Ottawa, en Ontario.
    Les couleurs et les nombres renvoient aux différentes variétés de roches sédimentaires du Paléozoïque (calcaire, shales, grès) qu'il est inutile de détailler ici. Les minces lignes ondulées représentent des failles. La plus importante, la faille Hull-Gloucester, traverse le secteur du NW vers le SE à l'extrémité ouest de la carte ; elle passe entre les « Little Chaudière Falls » et les « Chaudière Falls » (en haut, à gauche) et du lac Dow (en bas, au centre). L'astérisque noir est placé au pied de la Colline du Parlement, près des écluses du Canal Rideau. Faut-il préciser que la rivière en haut est la rivière des Outaouais et que le courant s'écoule de la gauche vers la droite ?...



    ...
    © Google Map 

    La carte de Wilson (1938) et une vue moderne, par satellite, du secteur des chutes des Chaudières.
    GC : Grande Chaudièere, sous le barrage en hémicycle ; PC : pont des Chaudières. La construction du pont Union (nom originel) a probablement causé la perte du pot-de-fleurs. Voir le billet du 8 juin 2014.


    [Ajout, 19 déc. 2012 : le rôle de ces failles est à revoir dans un contexte plus large. Affaire à suivre... En attendant, voir mon billet du 19 décembre sur l'origine des Chutes.]

    On sait que l’Outaouais, dans le secteur des Chaudières, coule sur un lit « tout neuf », inauguré après que les grandes glaciations soient venues perturber le paysage. L’actuelle rivière a commencé à tracer son chemin dans l’argile de la mer de Champlain il y a 10 000 ans et s’écoule par endroits directement sur un socle rocheux dénudé, mal adapté à l’écoulement paisible des eaux. D’où de multiples rapides et les chutes des Chaudières.

    Pour terminer, la terminologie...

    On pourrait chicaner à propos de l'appellation pot-de-fleurs que je donne au pilier de calcaire représenté au centre de l'aquarelle de Woolford. Peut-être n'est ce qu'un trognon d'île, mais aucun lexique géomorphologie ne relève cette expression...

    À ma connaissance, les aquarelles de Woolford reproduite dans Boucher (2012) sont les plus anciennes représentations des chutes des Chaudières qui existent (affirmation à vérifier) et aucune de celles qui lui sont postérieures (toujours à ma connaissance) ne montre ce pot-de-fleurs solitaire. Les quelques recherches que j'ai faites pour trouver d'autres représentations de cette formation et, ainsi, pouvoir mieux estimer l'époque de sa disparition. n'ont rien donné. Affaire à suivre... [Voir le billet du 8 juin 2014.]

    AJOUT (6 décembre 2012). – Roger Latour, de Flora Urbana, s'est permis (quelle audace) de « laver » l'aquarelle de Woolford, pourtant propriété de Sa Gracieuse Majesté et entreposée dans son Musée des Beaux-Arts. Le résultat, comparé à ce qu'une octogénaire espagnole a fait à la figure du Christ, est plein de respect et d'un professionalisme indéniable !



    Woolford (1821), revu par Latour (2012).



    Henry DuVernet, Vue du moulin et de la taverne de Philemon Wright aux chutes des Chaudières, à Hull, sur la rivière des Outaouais, Bas-Canada, 1823. (Bibliothèque et Archives Canada, 1989-402-1) Le bâtiment au clocheton sur le toit est visible à l'arrière-plan de l'aquarelle de Woolford. [Voir, dans les Commentaires, la précision apportée par Louise N. Boucher.]